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Bienvenue pour une croisière autour de la Méditerranée, en compagnie de Rosa Maria (Leonor Silveira), jeune professeur d’histoire à l’université, et de Maria Joana, sa petite fille de 6 ans. Une visite guidée, ni plus ni moins, où l’actrice fétiche du cinéaste joue les passeurs, sans se douter qu’au sens propre il faut ajouter un sens figuré, mythologique : nous faire passer oui, d’abord le temps, d’une rive à l’autre, mais aussi de « l’autre côté »… Vieille antienne baroque et minellienne, le monde étendu aux mesures d’une scène habitée par le chant ou la parole, revient s’incarner dans la fixité houleuse des plans d’Oliveira. De cette parole un peu perdue, dernier refuge de l’utopie, il faut pour le cinéaste faire l’ultime enjeu d’un cinéma qui n’a jamais caché sa parenté avec tout ce qui n’est pas lui, le théâtre en premier lieu. Filmer la parole, donc ; voici, pour ce qui semble la première et véritable fois, Un Film parlé. Du cinéma, et du plus beau, du plus simple, lequel ne cherche pas à « aérer la pièce » comme on dit d’un théâtre boursouflé par sa mise en images. En fait d’aération, Oliveira referme ses plans comme un tombeau. La Méditerranée s’y déploie, en cartes postales presque jaunies, où le cinéaste enferme ses extérieurs sur eux-mêmes, dans une vision muséale et pour le moins mélancolique des vestiges de la civilisation occidentale. Vaste programme et folle ambition d’un homme qui peut désormais tout se permettre : ici faire du plan une scène bordée par les coulisses, du cinéma un théâtre, et de cette parenté l’affirmation d’un art jamais si égal à lui-même que lorsqu’il ne cherche pas à s’extraire de ses gonds.

Le cinéaste peut ainsi faire entrer progressivement ses personnages dans le champ du film, pour les en faire sortir aussitôt : ainsi vont Irène Papas, Catherine Deneuve et Stefania Sandrelli, qui passent devant la caméra pour entrer à tour de rôle dans le paquebot qui sert de pont entre les paysages, et dont l’entrée a judicieusement été laissée hors-champ. De la sorte, les trois actrices ne font que passer, pendant la première heure du film, littéralement laissées de côté par le cinéaste, en coulisses, avant de les ressusciter dans la dernière demi-heure, lorsque la scène mouvante des pays visités sera remplacée par la salle à manger du navire, précisément l’endroit où pour un dernier tour de chant (celui d’Irène Papas), la parole viendra s’étrier une dernière fois en volutes plaintives, danser un peu, avant de s’éteindre définitivement dans le drame. Ne pas faire parler les images, mais bien filmer la parole : en faire la matière d’un trajet, d’une tractation, d’un échange, entre Rosa Maria et sa fille Maria Joana, pressée de donner au monde sa signification. De la sorte, il s’agit de faire résonner ces territoires perdus, effacés par les regards en voyage, ceux des touristes pressés. Faire parler les morts par les vivants, prendre le temps de s’arrêter à chaque escale du bassin méditerranéen avant de partir pour l’Inde, destination d’un voyage buissonnier sur les rives du savoir.

Parler, cela veut dire aussi, d’une rencontre à l’autre, faire parler les gens avant les livres d’Histoire. Parce que l’Histoire sera toujours là pour nous rappeler à l’ordre. En attendant, Oliveira joue le jeu de la visite guidée, en compagnie de son personnage de femme savante, prend le spectateur par la main, comme l’actrice sa petite fille. Voilà donc un film, bien que lourd de menaces, d’une incroyable légèreté ludique, qui lentement glisse du didactisme volontaire vers la fable éclairée, lorsque la deuxième partie nous convie à un dîner à la table du capitaine du navire (John Malkovich), où Rosa Maria se joint aux trois femmes entrevues tantôt. Trois femmes qui sont aussi trois stars, trois ambassadrices, où chacune parle au capitaine dans sa propre langue : Babel réconciliée, chaque langue se mêle aux autres, et sait se faire comprendre. Mais la parole sublimée devra finir par se taire devant l’absurde, à moins que la logique ait quelque chose à voir dans l’ordre effrayant des choses, qui peut voir le monde se détruire en un jour après s’être construit sur des siècles. Il faut se contenter d’être allusif pour ne rien dévoiler d’un final glaçant : un regard sans contre-champ (il n’y a plus rien à voir) vient alors clore la partition désabusée d’un vieil humaniste exigeant capable de livrer chaque année la preuve toujours plus éclatante de sa modernité.