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3
sur 5

Premier temps : Terranova (Laurent Lucas), un homme mystérieux épris de beauté, poète, enlève Tiresia (Clara Chovaux), prostituée transsexuelle du Bois de Boulogne, la séquestre. Mais bientôt Tiresia, privée de ses injections quotidiennes d’hormones masculines, redevient un homme. Terranova, constatant l’impermanence de la beauté, lui crève les yeux et le laisse pour mort dans une forêt. Second temps : Tiresia (Tiago Telès désormais) est recueilli par une jeune fille muette et se découvre un don étrange, il voit, non plus avec ses yeux morts, mais autrement, des phrases se forment dans sa bouche, il voit l’avenir, il est oracle. Le prêtre du village (Laurent Lucas, à nouveau), interpellé par le bruit qui court, lui rend visite et le questionne. Un premier mouvement agité et violent (tempête de corps incertains) laisse place à une seconde partie incroyablement apaisée, douce (calme des identités physiques retrouvées). Tiresia est un roseau qui pense beaucoup, mais aussi un roseau qui rompt sans plier, un rideau déchiré en son milieu par un invisible couteau. Qu’y a-t-il derrière ce rideau ? Comment s’opère le montage entre ces deux grandes images, sont-elles (ré)conciliables ? Qui tient le couteau ?

On sait l’attirance de Bertrand Bonello pour les grands sujets qu’il traite parfois avec une sorte de candeur assommante -ce bressonnisme gobé, rendu mais pas digéré (cf. la révolte poético-mutique de la jeunesse dans Le Pornographe)– qui n’exclut pas un réel brio. Avec Tiresia, audacieuse relecture du mythe, il montre une nouvelle fois combien son cinéma est sur le fil du rasoir, toujours à deux doigts de tomber dans les panneaux de la sursignification ou du tic esthétique. Il y a chez ce cinéaste ambitieux et sans détours, une propension à faire sens via des images et des mises en scène massives, à la limite du suffocant : gros plan sur la dépouille d’un hérisson mort, éventré et sanglant, comme une réminiscence de la charogne de Baudelaire, destination de toutes choses et toutes beautés vers la pourriture que le poète Terranova pressent déjà dans la métamorphose de sa captive, sa décomposition cadavérique. Le cinéaste n’est jamais loin non plus d’un certain snobisme (inabouti par ailleurs ici) dans la manière qu’il a d’envisager la pose dénudée des êtres et des choses, leur présence. Bonello filme une paire de chaussures comme les Straub filment un fruit, mais ici, dans le contexte d’une démarche qui tend vers le Mystère, ce retour brutal et immédiat à la sensation fait figure de sophistication. Mais presque miraculeusement, tout cela tient en place, on ne sait pas vraiment comment, peut-être grâce à la retenue de la seconde partie et à ces plans du prêtre taillant ses roses, scène qui vient se cogner une nouvelle fois sur un bloc de sens (Terranova, lui aussi avait besoin de rose, mais ne supportait pas qu’elles fanent), mais frappe intensément par son étrange quiétude. Tiresia est un beau film, mais c’était moins une, et Bonello un hyperbolique qui mérite que l’on fasse grand cas de ses emportements.