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2
sur 5

Tombé comme un cheveu sur la soupe, ce reboot précoce illustre au moins une règle implicite : tout récit de super-héros est par essence un reboot. Rituel savoureux du trauma caché sous les collants, qui sert souvent de point de départ à une aventure psychique plus complexe, propre à chaque justicier (haine pulsionnelle et vengeresse de Batman, névrose mégalo d’Iron Man, etc.). Le hic, c’est que The Amazing Spider-man prétend faire de cette convention un programme novateur, une fin en soi au lieu d’une simple porte d’entrée. En outre, comme tout enfant non désiré (le film est né d’un conflit d’intérêts hollywoodien), il cherche partout sa raison d’être, collectionne les poncifs de l’initiation, n’obtenant au final qu’un remake dopé de la récente trilogie, plus clinquant, presque hautain.

Là ou Raimi (lire nos chroniques de Spider-man 1 et Spider-man 2) tablait sur la narration limpide et spontanée de la série B, Marc Webb met les bouchées doubles sur tous les plans, étirant le teen movie, surjouant la fusion entre super-justice et amourette lycéenne comme s’il s’agissait d’une trouvaille. Peter Parker y est relooké, doté du potentiel sexy que les mauvais teen movies offrent d’emblée à leurs marginaux flamboyants : sous les traits d’Andrew Garfield (The Social network), Parker troque ses lunettes contre un skate et fait craquer sans délai sa future conquête blonde. Bénéficiant de la promotion qui a changé le nerd des années 90 en hipster contemporain, Peter Parker est déjà cool. Si bien que les premières scènes de frustration expiée par la violence gâchent leur potentiel (un dribble de basket changé en correction revancharde commence par fasciner, avant de tomber à plat). Si le nerd est déjà roi, où est la nécessité de sa mue ?

Il aurait pu y avoir là, à la rigueur, un intéressant contrepied : plutôt que de rejouer l’histoire de l’avorton en quête de muscles, Webb aurait pu filmer un dadais handicapé par sa propre puissance. Seulement, et c’est bien là que The Amazing Spider-man révèle sa vacuité, la force n’est jamais un problème. L’intelligence de Chronicle, par exemple, tenait à son art de suggérer un pouvoir trop grand pour l’esprit humain : l’enivrante liberté y dégénérait en psychose destructrice. Ici, le manque de maîtrise de Parker est un don en soi. Il lui suffit de heurter malencontreusement un corps pour que celui-ci vienne neutraliser un adversaire : sa gaucherie même accomplit le job – on est loin de l’éveil pavé de doutes qui faisait toute la dynamique de Spider-man 2 et Batman begins. Toute possibilité d’échec écartée, on piste un Spider-man automatisé, intouchable, donc imperméable au suspense épique. La 3D, cordon d’empathie par excellence, s’y voit aplanie par l’agilité parfaite du corps-arachnide : on épouse ses contorsions aériennes sans jamais craindre l’aspiration du vide.

Faute de mieux, le film essaie de repêcher un peu du versant politique de Spider-man 2, qui greffait brillamment un cliché contemporain à la mythologie du comics fifthies. Le rapport délicat du « vigilante » aux foules (le citoyen désire-t-il réellement être fliqué par une araignée névrotique ?) faisait écho à une vision de l’héroïsme post-11-Septembre : le vengeur solitaire s’imposait justement comme exemple, l’individu anonyme se sacrifiant pour la communauté (cf. l’époustouflant sauvetage d’une rame de métro). Ici, Spider-man cherche encore à prouver sa légitimité : il se frotte maintes fois à la société, mais sans nouer de dialogue avec elle. La séquence de rédemption qui le voit racheter les dégâts qu’il a causés en sauvant la vie d’un petit garçon, s’écroule faute d’échange entre le sauveur et la victime (que signifie ce don du masque, tombé comme une plume sur le visage du gosse ? Tout et rien). Plus tard, le père du garçonnet, en héros prolétarien, lui renverra tout de même l’ascenseur, transformant ses grues de chantier en branches providentielles auxquelles se raccroche un Spider-man amoindri, mais désormais adoubé par les New-yorkais. Une certaine griserie affleure ici, mais l’idée qu’elle sous-tend laisse sur sa faim, surtout à l’aune du pouvoir symbolique a priori détenu par les super-héros. L’invincibilité de cette idole augmentée, planant au-dessus des Hommes, a étouffé sa superbe : ici, on n’aimera jamais Spider-man comme l’a aimé New York en liesse.