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sur 5

Entre Etats-Unis et Mexique, la frontière est un mythe, une zone mouvante, un no man’s land convoité, une obsession, un barrage symbolique autant que physique, une histoire ; un sujet de rêve pour le romancier (Cormac McCarthy offre un parfait exemple d’une littérature des confins toujours renouvelée). Avec Clandestin, Philip Caputo s’attaque au sujet en croisant regard historique et contemporanéité. Comme si, pour saisir une part de la réalité frontalière, il fallait multiplier les angles, torturer le territoire, croiser le temps. Collines, vallées étroites, ranch, poussière, chevaux, désert : on pourrait être en plein Far West, mais modernisé façon haute technologie : « La Guerre des Etoiles rencontrait le Far West, deux mythes reliés par la foi des gringos dans le triomphe de la technologie, les fusils winchester à répétition qui avaient débarrassé les plaines des bisons et des Indiens étaient les ancêtres des capteurs électroniques et des caméras à infrarouge qui empêchaient les Mexicains d’entrer ».

Il est donc question ici de trafics, de clandestins, de drogue. Gil Castle, banquier new-yorkais, comptant sur la solitude du ranch du San Ignacio, Arizona, pour faire son deuil de la mort de sa femme, disparue dans les attentas du 11-Septembre, découvre un univers à mille lieues de son idéal quasi bucolique. L’histoire que raconte Caputo est digne d’un film à grand spectacle, truffée de clichés, de personnages invraisemblables ou ultra-stéréotypés, de morale à l’emporte-pièce, de rebondissements (frisant parfois l’absurde). Il immerge le lecteur dans une saga à épisodes, mêlant grands sentiments, amours fleur bleue, nostalgie, complots, magouilles.

En même temps, le trop plein caricatural du récit s’estompe quand on passe à la mise en perspective historique à travers la figure du patriarche disparu, Ben Erskine, incarnation avec ses idéaux plus grands que nature d’un monde disparu. Sa fille, la mère de Gil Castle, dit de lui : « Je suis tombée sur un commentaire de D.H. Lawrence à propos de Histoires de Bas-de-Cuir de Fenimore Cooper : « L’âme américaine est fondamentalement dure, solitaire, stoïque, c’est une âme de tueur ». La première personne à laquelle j’ai pensé a été mon père ». Ben Erskine, c’est le shérif à l’ancienne ; les témoins qui le racontent en dressent un portrait complexe, paradoxal, écho à la réalité de la frontière.

Au-delà, ce seul portrait sauve le roman qui pour le reste oscille entre engagement politique et intrigue légère, juste consolidée par un fil conducteur qui pose l’hypothèse d’une certaine idée de la fatalité en héritage. Le divertissement est assuré, toutes les recettes du genre mixées pour une lecture sans trop de complications. Mais on est loin, très loin d’une plongée en eaux troubles comme saurait les raconter, par exemple, un Cormac McCarthy.