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5
sur 5

Il y avait bien longtemps qu’un blockbuster ne nous avait à ce point enthousiasmés. Bien longtemps aussi qu’un authentique cinéaste n’avait tenu avec autant de panache le pari d’une symbiose idéale entre l’esthétique rutilante, presque publicitaire, des vignettes à deux dimensions des grosses machines hollywoodiennes (avec la BD comme horizon esthétique) et un écheveau complexe de sentiments, de motivations et de situations inextricables -autrement dit avec une certaine idée de profondeur. Ang Lee s’y était essayé l’année passée (Hulk) au moyen d’une artillerie empesée et balourde (scénario psychanalytique sursignifiant pour donner le change à une supposée bêtise des blockbusters, vieille rengaine). Sam Raimi, lui, s’envole allègrement comme son personnage, léger comme une plume, sautillant d’une tour à l’autre avec agilité, passant d’un mode au suivant comme on parcourt le clavier d’un piano : mode mineur, mode majeur, touches noires, touches blanches, tous et toutes étalés le long d’une ligne mélodique où Raimi exerce à la fois ses talents de soliste et de chef d’orchestre. Un nouveau méchant qui faillit être un nouveau père (le docteur Octavius), une vie sentimentale, amicale et familiale qui prend l’eau de toute part, un héros plus que jamais perclus de doutes. Ainsi commence Spider-man 2.

A côté de son brio formel, il y a chez lui une appétence pour le drame humain des gens simples, leur façon de solutionner les tracasseries de l’existence et de vivre leurs malheurs et contradictions avec la dignité du juste, qui en fait un cinéaste à la sensibilité humaniste presque surannée dans une époque aussi maligne que la nôtre. Une certaine candeur du trait qui rappelle parfois, dans ses accents les plus tragiques, jusqu’aux drames sociaux de Griffith ou de Ford. Combien de cinéastes sont aujourd’hui capables de nous submerger d’émotion par la simple anecdote d’une vieille tante, fatiguée mais debout, en voie d’être expropriée de sa maison ? Par le terrible aveu d’un adolescent à celle-ci de son orgueil et de sa culpabilité passés ? Cette fibre mélodramatique irrigue secrètement le film, plus encore que dans le premier, et prouve, s’il était besoin, que Raimi est aussi à l’aise dans le registre de l’intime et des scènes de chambre que dans les soubresauts et les spasmes de l’action. La première partie est à ce titre exemplaire. Mais le film tire sa beauté de ce que les préoccupations du cinéaste sont aussi celles du héros éponyme : comment vivre deux destinées à la fois, deux esthétiques de vie, et par quel biais en opérer la fusion ? Le premier Spider-man était l’avènement d’une découverte (les tourments de la puberté et des sentiments amoureux) et d’une impossibilité (concilier deux vies en une) ; le second sera celui d’un possible affranchissement de la contradiction qui mine le personnage. Affranchissement de la loi des pères, de ces fantômes de pères (l’oncle de Peter Parker, le père de Harry Osborn -magnifique scène au sens suspendu où Harry passe, littéralement, à travers le miroir) dont les fils doivent en même temps tirer les leçons et se détacher sous peine de laisser perdurer une malédiction (« revenge me ! »). De ce point de vue, le méchant de Spider-man 2, le docteur Octavius, est beaucoup plus réussi que dans le premier : tout à la fois père de substitution (pour Peter Parker), scientifique idéaliste et amant détruit par la mort de sa compagne, il réunit en lui les questionnements du héros sur le mode sombre de la folie raisonnante. Folie d’un scientifique malade de sa machine, à la différence de Spider-man dont les talents organiques sont liés à son être intime. C’est ici que le film atteint les couches les plus troublantes de son récit. Etre un super héros, c’est une question de désir, comme en témoignent les inquiétantes faiblesses de ses pouvoirs. Lorsqu’un être est ainsi rongé par des choix cornéliens, la machine s’enraye et le désir s’étiole lentement dans la mélancolie. Entre l’aliénation d’Octavius et le renoncement un temps caressé par le héros (retourner dans le monde de son adolescence malhabile), la force de continuer viendra d’un coup du sort, de la réunion sublime de ces deux motivations (aimer et être un super héros). Mais cette réunion magnifique ne se fait pas sans déroger un peu aux règles strictes qu’on s’est fixé.

Cette logique du dévoilement à l’oeuvre humanise Spider-man aux yeux des autres et lui confère dans le même temps un érotisme discret (quoi de plus érotique qu’un dévoilement ?). Passer du spectaculaire à l’intime, de l’action aux sentiments, voilà ce que fait par exemple la scène du métro (l’une des plus belles) où, dans un jeu de va et vient, un super héros sauve des citoyens et des citoyens regardent le héros pour ce qu’il est, non pas pour ce qu’il représente. Voir également cette étrange et torride image où notre héros dévoilé s’avance à quatre pattes vers Mary Jane énamourée dans la toile qu’il a tissée pour la protéger, fusionnant enfin les deux parts de son être clivé. Ou comment l’adolescent devient peu à peu un adulte, apprenant comme un homme à gérer ses contradictions.