Une image de nuit, sur un bateau qui parcours une étendue liquide. Le noir tout autour et seulement quelques portions de terre à peine éclairés par le faisceau d’une torche. Et puis une voix, celle de Julien Loustau, qui nous fait le récit de la découverte d’un lac prisonnier sous les glaces de l’Antarctique depuis des millions d’années, dont une sonde va tenter de percer le mystère sans risquer de le contaminer. Ainsi commence Sub de Julien Loustau, expérience de spectateur dont on se gardera bien de dévoiler le coeur, expérience qui nous isole du monde à la manière d’un conteur dont le débit patient, la révélation sans cesse retardée des choses, provoque une double sensation d’impatience et d’inquiétude diffuse.

Images et sons se joignent et se disjoignent. Dans le récit off de l’expédition vers le lac souterrain, quelque chose reste irrésolu et finira par se perdre dans l’abstraction. Dans ces images mystérieuses, dont on ne comprendra l’origine qu’à la toute fin, un secret nous renvoie constamment aux sources du monde, à la nuit originelle. Quand le film se termine, le parcours en bateau a tout à la fois trouvé une résolution et une destination ; à l’inverse, le récit oral s’effiloche, nous baigne dans des images incompréhensibles. Dans ce double mouvement de ce qu’on couvre et ce qu’on découvre, c’est toute l’étrangeté de notre civilisation qui est questionnée. Civilisation qui cherche toujours plus loin à recouvrer son passé enfoui, et n’en continue pas moins de travailler à l’anéantissement du présent.

La beauté du film est de traiter l’un et l’autre dans leur insondable étrangeté, de montrer que dans l’un, comme dans l’autre, il y a l’idée d’une expédition vers l’inconnu. On n’est pas prêt d’oublier ces grands monstres de métal rouge qui apparaissent soudain dans les lueurs incertaines du petit jour, tels des vestiges d’une civilisation technologique avancée désormais éteinte. Pour un peu, on croirait voir là des images du futur, quand nous ne serons plus rien et que d’autres tenterons de percer les mystères de ce paysage lissé. Pas prêt d’oublier non plus la lente descente en hypnose et apnée que, sur près de quarante minutes, Sub aura généré en nous. A travers ce récit à la Jules Verne ; à travers ces images qui menacent toujours de brouiller le peu de lisibilité figurative qu’elles nous envoient pour se dissoudre dans des pures formes abstraites, belles mais particulièrement angoissantes tant nous n’avons plus rien à quoi nous raccrocher, seuls dans la nuit du monde. A sa manière, Sub pourrait être l’équivalent « expérimental », pauvre et solitaire de ces grandes fictions américaines qui de 2001 l’odyssée de l’espace, en passant par Abyss et A.I., offrent le récit d’un aboutissement humain rencontrant le fond des âges.

N.B. : Avant Sub, Norias, 12 minutes, autre film de Julien Loustau qui a pour objet d’étranges norias (grandes roues hydrauliques) qui tournent depuis des siècles sur le fleuve Oronte dans un crissement ininterrompu et sonore.

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