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sur 5

Réalisateur invétéré de nanars haut de gamme, technicien audacieux à la solde des stars et du box-office, Tony Scott semble aujourd’hui être le préposé des studios au thriller politique high-tech : le genre de films qui prétendent montrer la « face cachée » du pouvoir américain, et encore exciter la public avec les magouilles de la CIA et la paranoïa informatique.

Dans le sillage d’Ennemi d’état, distrayante cavale saturée d’images et de charabia technologique, Spy Game nous plonge dans les arcanes des services de renseignement du Pentagone. Un Redford impeccablement décati prête ses traits à Nathan Muir, un agent sur le point de prendre sa retraite. A des milliers de kilomètres de là, Tom Bishop (Brad Pitt), l’élève et co-équipier de Muir depuis la guerre du Vietnam, vient de se faire arrêter par les autorités chinoises pour avoir organisé une évasion à Hong-Kong. Bishop a agi en franc tireur et les pontes de la CIA refusent de le couvrir, le laissant sous le coup d’une condamnation à mort qui doit prendre effet sous 24 heures. Pire, ils soupçonnent Muir d’avoir en sous main organisé l’opération. Ce dernier, pour sauver Bishop, devra donc se montrer plus malin qu’eux, et agir dans les délais. Avec pareille deadline, il va de soi que le timing aurait dû être le principal atout de Spy Game. Mais Tony Scott a choisi de broder sur ce film d’action un long flash-back narrant les états de service de ce cador du renseignement et de son apprenti surdoué.

Spy Game nous entraîne ainsi de la guerre du Vietnam jusqu’aux principaux conflits mondiaux de l’après guerre froide avec, semble-t-il, pour toute documentation un manuel d’histoire-géographie de terminale. De cette leçon de géopolitique appliquée, on ne retiendra pas grand-chose, sinon cette manière un peu choquante « d’hollywoodiser » Berlin Est ou le Beyrouth des années 80, de filmer la guerre avec le clinquant d’une pub Coca. Tony Scott, embarrassé de technique et de moyens, se livre ici à un gigantesque gaspillage de matériau et d’images : chaque plan, saturé d’informations accumulées vainement, semble exhiber cette abondance, jusqu’à totalement pervertir le réalisme désiré. Et il ne suffit pas de montrer des petits Libanais amputés pour faire croire qu’il y a dans Spy Game une quelconque prise en compte de la réalité ou un effort d’observation : ce réalisme de mauvais aloi est ici réduit à une simple caution de vraisemblance.

Quand Scott s’acharne à faire du style, c’est pire que tout : en témoigne cette ridicule séquence filmée d’un hélicoptère, où Redford sirote son Martini sur le toit d’un immeuble tout en faisant la morale à son poulain. Et que dire de cette image hideuse, verdâtre, de l’usage à gogo des filtres en tous genres, et de cette caricature de montage ? Spy Game ne comporte pas la moindre idée de mise en scène, et le malheureux Tony Scott use ici des artifices les plus éculés. Reste le scénario, un pensum plutôt fastidieux, même si le dernier tiers du film, revenant à un minutage plus classique, parvient à nous sortir momentanément de notre torpeur. Mais enfin, convoquer les grands conflits de la fin du siècle dernier -plus le terrorisme, l’humanitaire, et la mondialisation- pour finalement terminer sur les Ray-ban de Redford au volant de sa Porsche ! Voilà une belle manière de repousser les limites du cynisme à l’américaine.