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4
sur 5

Depuis Regarde la mer (1996), François Ozon s’est imposé comme l’ordonnateur talentueux d’un cinéma de l’étrange et du fantasque, proposant un univers où la robe sans coutures du réel -l’habit sur mesure d’une bonne part du cinéma français- finissait toujours en lambeaux, lacérée par les coups de couteau (objet-fétiche) de personnages borderline ou totalement timbrés (Marina De Van, actrice-fétiche), en tout cas toujours rongés par les morsures d’un fantastique puisant à toutes les sources (Freud et Reich pour n’en citer que deux, pas complètement au hasard). En peu de temps, Ozon s’est taillé la part d’un Audacieux nécessaire, flattant faussement l’époque en lui tendant un miroir déformant de fictions frondeuses -c’est son côté provoc charmeur- et attirant le club des cinéphiles séduits par les relectures malignes de quelques grands genres du cinéma (le thriller, le mélo familial, le conte de fées). Ayant acquis le statut envié d’ »auteur à la mode mais néanmoins moderne », il restait à Ozon à dépasser les formes trop directement accrocheuses de son cinéma pour gagner des terres moins connues, plus sèches peut-être mais moins artificielles aussi.

C’est en jouant subtilement avec la théâtralité imposée par la matière de son précédent film, Gouttes d’eau sur pierre brûlante, que François Ozon a, pour la première fois, convaincu complètement et atteint une vérité que Sitcom ou Les Amants criminels n’avaient fait qu’effleurer. C’est que la pièce de Fassbinder était le théâtre d’opération idéal pour : premièrement, anéantir les clichés du réel social qu’Ozon dissèque de film en film ; et deuxièmement, montrer que la vérité n’advient qu’à l’intérieur d’une mise en scène (celle de Leopold) et d’un travail imaginaire sur les êtres et les choses (celui de Franz et de tous les autres personnages).

Sous le sable vient confirmer le flux tendu des émotions qui faisait la grandeur de Gouttes d’eau… C’est d’autant plus remarquable que les moyens de parvenir à cette tension sont presque symétriquement opposés. Au prolixe et au débridé de l’un s’opposent le silence et la délicatesse patiente de l’autre. Sous le sable fait le portrait d’une femme de cinquante ans qui vit dans le deuil impossible de son mari disparu subitement et dans de mystérieuses circonstances. Sobre et épurée, la forme du film incitera beaucoup à parler de rupture de ton dans l’univers d’Ozon. Ce n’est vrai qu’en apparence. Non seulement le deuil est au cœur de deux autres films du cinéaste –Les Amants criminels et Gouttes d’eau…-, mais jamais le croisement du réel et de l’imaginaire n’avait à ce point fonctionné. Déniant la disparition pour prolonger la présence de son amour au cœur d’un quotidien où il manque cruellement, Marie s’arrange de la dure réalité pour continuer de vivre. La trouvaille magnifique du cinéaste a été d’adapter, à l’image, l’imaginaire buté de son héroïne. Par un mystère presque aussi grand que la disparition de Jean, devenu fantôme par le regard de Marie, chaque plan de Sous le sable porte la trace d’une étrange distance avec le réel. Comme pendant ces vingt premières minutes magnifiques, où l’on ne sait déjà pas si Jean est vraiment là. Comme ce plan final magique où le vent qui souffle et déporte Marie apparaît comme le seul signe tangible, le seul qu’elle n’a pas inventé et qui l’empêche de gagner la silhouette lointaine de Jean, un mirage encore. « Comme aux amputés, le moindre changement de temps renouvelait mes douleurs dans le membre qui n’existait plus. »