Avant d’essayer d’expliquer en quoi Redacted, ce film mal aimable et choquant, est une date, non seulement dans l’oeuvre de Brian De Palma, mais pour le cinéma tout court, il faut dire d’où il vient, et quelle colère l’a fait tel qui l’est : frontal, brutal, film dont la simplicité fait la complexité (tout arrive). Redacted a deux raisons d’être. L’une est anecdotique : Mark Cuban, un milliardaire qui a fait sa fortune sur Internet, a proposé à De Palma 5 millions de dollars pour tourner un film en HD. Cela tombait bien puisque le cinéaste avait en tête une sorte de documentaire sur la guerre en Irak, qui le révulse (c’est l’autre raison d’être de Redacted la principale), un documentaire composé à partir d’images récupérées sur Internet : devant les difficultés légales d’un tel projet, De Palma a saisi l’occasion offerte par le mécène pour tourner en Jordanie une fiction sur l’Irak, inspirée par les images du web. Telle est la première ambition de Redacted : un violent pamphlet contre l’occupation américaine en Irak, vue par le prisme d’un fait divers atroce, mais bien réel – un crime perpétré par des GI’s qui ont violé et tué une fille de 14 ans, avant de massacrer sa famille. Ça vous rappelle quelque chose et c’est normal : Redacted est un remake d’Outrages, vingt ans après. Un remake, parce que l’histoire est têtue, et que d’une guerre à l’autre, rien ne change. Mais si Outrages sacrifiait encore à une certaine logique du spectacle du film de guerre comme genre, Redacted n’en a cure – d’ailleurs le film a à peine été montré outre-Atlantique, ce qui ne l’a pas empêché de susciter des réactions parfois incroyablement hostiles.

Le pamphlet est brutal (pas de circonstances atténuantes pour les criminels, des white trash emblématiques, pour De Palma, de l’imbécillité au pouvoir aux Etats-Unis), et cela lui sera reproché, tant le film joue une certaine surenchère et s’épargne toute mise en perspective – l’Irak comme problème s’effaçant derrière l’horreur du fait divers. C’est justement cette frontalité qui foudroie ici, car elle s’adosse à une rhétorique de cinéma inédite chez De Palma. Elle est toutefois contrebalancée immédiatement par le film lui-même qui, ne s’avançant pas masqué, ne se parant d’aucune ambiguïté, montre tout de même, dans son jusqu’au-boutisme, une double face : le récit linéaire d’un événement tragique est aussi une satire grossière et grotesque avec gags (l’enlèvement live du bidasse) et carnaval (l’invraisemblable scène du canard), qui cogne son idiotie à la bêtise de ce qu’elle montre. Qu’est-ce qui est idiot, dans Redacted ? La rhétorique du film, précisément. Non qu’elle serait stupide, au contraire, elle est suprêmement intelligente.

Faute de place ici (pour un développement plus long, lire Chronic’art #42), bornons-nous à en résumer l’extraordinaire et radicale construction. Brian De Palma, on l’a dit, est allé chercher sa matière sur Internet, et son film prend la forme (ordonnée, adéquate à l’agencement d’un récit simple et linéaire) d’une collection d’images hétérogènes allant du home-movie de troufions au vidéoblog en passant par un faux documentaire français délicieusement précieux. Le tour de force de Redacted est de prendre ces images pour ce qu’elles sont, ni plus ni moins, et de les priver de toute hiérarchie (sont juxtaposées les unes à côté des autres, à égalité, les images d’une caméra de surveillance de l’armée US, des vidéos de terroristes, des reportages télé, etc.). Par ce geste d’étalement (ce pur geste de mise en scène), l’ère de la rivalité des points de vue, qui est une des bases de la doxa sur l’art depalmien, est terminée, ou du moins suspendue : l’ici l’image se donne pour elle-même, sans double-fond, dans sa présence « idiote » et sa plate vérité. Il n’y a pas d’arrière-monde.

Il faut rapprocher Redacted d’un autre film qui, en son temps, fâcha beaucoup : Starship troopers de Paul Verhoeven, dont le film de De Palma reprend certaines phases (le home-movie dans la chambrée, qui raccorde avec le champ de bataille, sauf qu’ici il n’y a pas de bataille, seulement de l’ennui aux checkpoints). Mais là où Verhoeven jouait partout et violemment sur la corde de l’ambiguïté, Redacted est quant à lui complètement dépourvu d’ironie – c’est ce qui le rend précisément choquant. Ce n’est donc pas sur le second degré qu’il s’offre la possibilité d’une rhétorique à double-détente, mais sur un binôme tout aussi complexe dans son apparent simplisme : efficacité (façon ciné-tract) et idiotie (façon distributeur automatique d’images).

Il arrive que l’on reste interdit devant Redacted, soufflé par la nouveauté et l’audace du film, mais aussi parce que De Palma, sans louvoyer, y pousse sa logique jusqu’à son terme, concrètement jusqu’à des images que la morale d’ordinaire réprouve : le film s’achève par un slideshow (à la manière de ceux qui foisonnent sur YouTube), un diaporama de photos bien réelles des atrocités qui arrivent en Irak, et la dernière de ces photos montre la gosse massacrée (fictive, mais inspirée d’une personne réelle), avec travelling avant et musique grandiloquente. A n’en pas douter, cette image en rebutera beaucoup, mais présentée dans sa morne égalité avec les autres, malgré les effets qui l’enrobe, elle ne fait que s’agréger à une masse que De Palma traite comme telle : à la limite, cette image n’est problématique que dans son indifférenciation, mais nullement en tant que telle, puisqu’en un sens elle préexiste au film, comme toutes les autres. C’est que la donne a changé, davantage par la diffusion égalitaire et indifférente des images que par leur mode de production. Le cinéma peinait à prendre la mesure de ce bouleversement de la cartographie des images ; Redacted, en avance sur tout le monde, en a déjà fourni le plan.

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