La réédition de cet « essai » écrit en 1969 permet de mieux comprendre les idées et la philosophie qui sous-tendent l’oeuvre de Matzneff, car il réunit dans ses pages toutes ses obsessions : l’Eglise (l’orthodoxie), le libertinage et la contradiction de deux chemins de vie antagonistes – soit Matzneff tiraillé dans toutes les directions possibles, en proie au mal comme au bien, tenté par Dieu comme par le diable… Il n’y a pas, pour lui, d’unicité de l’artiste ; malgré toute la bonne volonté du monde, celui-ci sera toujours voué aux tourments. Est-il possible de toutes façons possible d’écrire lorsque l’on est heureux? Le malheur est, pour Matzneff, consubstantiel à l’écriture. L’artiste est incapable de don ; il ne sait penser qu’à lui, ne peut parler que de lui-même dans ses oeuvres ; comment pourra-t-il, dans ces conditions, faire un pas vers le sacrifice, vers la voie du Seigneur ? Bien sûr, parfois, il aimerait se rapprocher un peu de sa lumière, car lui aussi aspire au Bien… On peut être artiste et aimer Dieu, s’en éloigner pour mieux s’en rapprocher. Le « vrai » disciple de Dieu ne devrait pas être ce vertueux assis sur son « coussin de plumes », écrit-il, imbu de certitudes et qui ne sait questionner l’existence, mais plutôt le pécheur qui se repent du mal qu’il a fait et qui s’ouvre à la religion non par habitude ou par conformisme aveugle mais parce qu’il le fait de son plein gré, la conscience claire.

Ce qui frappe n lisant ces pages de 1969, c’est de voir à quel point la France de l’époque souffre déjà de déspiritualisation, que le bien-être prenne déjà le pas dans les esprits sur toute autre considération. La France est en « crise », répète Matzneff, dont le cœur aime à se ressourcer en Orient, contrée pauvre mais encore habitée, pleinement humaine… Il aurait été intéressant de connaître l’avis de l’auteur sur le monde d’aujourd’hui, de savoir si ses propos seraient les mêmes. Pour notre part, disons que la peinture qu’il dresse de la France, de cette « crise » qui la déchire, semble toujours actuelle. Quant à la voie de l’Esprit ou la quête de la Chair, notre auteur persiste-t-il à ne pas vouloir choisir l’une au détriment de l’autre? « Je n’imagine pas l’amour avec une barbe blanche, et la vieillesse a pour moi le beau visage apaisé des grands ascètes sur les icônes », disait-il à l’époque ; qu’en est-il aujourd’hui ? Faudra-t-il attendre longtemps avant de le découvrir dans ses carnets noirs ? Lire Matzneff nous réjouit en tous cas toujours autant et, lorsqu’il nous dit qu’un écrivain est une pensée soutenue par un style, que si l’on a l’un et l’autre on possède alors le talent, ce « soleil qui perce dans le « ciel », on a envie de dire que Matzneff lui-même nous éclaire de ses divins rayons, qu’il est un des rares écrivains français à savoir aussi bien manier la langue que les idées.

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