Dans le Pouvoir de la province Kangwon du Coréen Hong Sang-soo, deux amis se retrouvent pour arpenter un parc naturel sur un rythme sac à dos, pour se parler un peu, passer du temps ensemble. Tout est bien, la montagne les regarde, pas besoin d’en dire plus. Faire des choses au grand air sous l’oeil des arbres et du temps qui passe, rester dans le vague des activités mal définies, d’un bien être qui l’est tout autant – c’est l’amitié au pays des matins calmes. C’est un truc de garçon, le syndrome Kangwon, et pourtant une fille en offre dans Old joy une relecture douce et chlorophylle en plongeant deux amis de longue date dans une forêt de l’Oregon, parmi les petites cascades et les souches, à la recherche d’une source chaude le temps d’un week-end camping. De Kelly Reichardt, on ne sait pas grand-chose, sinon qu’elle a collaboré avec Todd Haynes (sur Poison) et officié en tant que costumière et actrice de second plan dans L’Incroyable vérité de Hal Hartley. A son actif, une poignée de petits films estampillés « expérimentaux » et un Sundance movie réalisé en 1994, River of grass, jamais vu en nos contrées. Pedigree indé qui peut faire peur et d’ailleurs les premières images de Old joy rassurent à peine quant au degré d’afféterie du film à venir. Peur du road-movie initiatique, peur du coup de force narratif, peur de la leçon de choses sur le sens de la vie, par et pour des trentenaires décalcifiés. Pas de panique : de la douceur avant toute chose, et rien, surtout rien de monumental ici, rien de réellement programmatique.

Qu’est-ce que ça raconte, Old joy ? Mark, la trentaine, dont la copine est enceinte, se voit proposer par son vieux pote Kurt une virée forestière : aller camper dans la forêt, visiter des sources chaudes. Voilà le placide Mark (Daniel London) et son compère Kurt (un Will Oldham bien barbu, aux allures de paysan hippie débraillé) roulant sur les routes vides de l’Oregon, cherchant carte en mains à quelle terre arrimer leur toile de tente. Quelque chose frappe immédiatement l’oreille : cette espèce de retenue molletonnée du son, où il semble que les bruits (de bagnoles, de vêtements), les conversations (entre les participants d’une émission de radio que diffuse l’autoradio de Mark, puis entre les deux gars) sont retirés du silence où ils baignent. Même le splendide score signé Yo La Tengo paraît prélevé sur un chuchotement moelleux. Et puis très vite, aussi, on perçoit une sorte de micro-malaise latent, une petite distance tacite entre les deux garçons. Ils se perdent bien sûr parmi les petites routes, puis décident de passer la nuit à la lisière du bois, en se chauffant auprès d’un feu. Là, au milieu d’une conversation qui rame un tout petit peu, Kurt lâche le morceau : « Il y a quelque chose qui ne va pas entre nous ». L’autre le rassure, mais non mais non, où vas-tu chercher tout ça ? Je débloque, c’est tout, fais pas attention. On en restera là. Old joy est à la fois une Kangwon party et un traité de l’amitié qui s’érode, mais pas tout à fait. Arrivés aux sources, ramollis par un bain chaud pris à même des baignoires creusées dans les troncs, il font silence, puis Kurt raconte un truc et ramène le film auprès de son titre, « old joy ».

La série continue : le grand air comme lieu de refuge des fictions d’aujourd’hui. Old joy, après Last days, Lady Chatterley, les films d’Apichatpong Weerasethakul, Honor de cavalleria et quelques autres, et avant La Forêt de Mogari (sortie à l’automne). Mais à la différence du dernier opus de Naomi Kawase, Old joy refuse complètement, et n’y pense sans doute même pas, toute forme de cérémonie, d’expiation ou de révélation d’un secret, qui d’ailleurs n’existe pas. Non plus qu’il cède à la mini-mythologie du retour aux sources, au trip baba. La simplicité des plans, le montage soyeux, l’humilité des cadres et des mouvements de caméra, la texture boisée de l’image (le film est tourné en 16mm, et magnifiquement éclairé) : la forme affiche une modestie lo-fi qui prend d’autant mieux la mesure du récit qu’elle ne s’égare dans nulle vision, nulle apothéose, ne laissant ici qu’un insert sur une limace, là qu’un plan furtif sur une main décontractée qui s’abandonne à la chaleur du bain, c’est tout. Kelly Reichardt a mis le doigt sur un vrai truc quant à l’amitié entre les garçons, et si on dit « truc », c’est parce que le film ne cherche jamais à le nommer ou le thématiser, pas plus que nous-mêmes, garçons, savons le faire. Comment filmer un sentiment qui ne s’exprime pas de lui-même et se dérobe à tout commentaire ? En laissant faire les choses, en clôturant le récit de la manière la plus simple, en ne cultivant pas le non-dit pour le non-dit, comme ces films qui lèvent le menton et vous font des clins d’œil entendus. Même la plus évasive des confidences est à ce prix : c’est après un long et vrai silence, calme et relaxant, que Kurt est prêt à parler, tournant autour de ce que c’est qu’une joie passée, filée entre les doigts. Inutile alors d’évoquer des grandes causes, des grandes idées, mélancolie du temps qui passe, il arrive ce qui arrive, il arrive qu’on en soit là et qu’on ne le sache pas, et qu’il reste peut-être, mais ce n’est pas sûr, la sensation de n’y rien pouvoir, parce que la tristesse durera toujours, comme on dit, et qu’il faut bien avancer. Côté pognon, Old joy a coûté 30 000 dollars.

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