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4
sur 5

D’abord, une mise en garde : pleine de personnages vertueux et d’enfants choupinous promis à la récompense d’un happy end extatique, nappée à la louche de musique lacrymale de stade, la recette 100% positive de ce cupcake sentimental est fortement déconseillée aux diabétiques. Dommage pour eux, ils passeront à côté d’un beau film, d’autant plus émouvant que son extrême sentimentalité ne s’avance pas masquée. C’est tout le contraire : un éloge de l’évidence. Et dans cet éloge, facile de reconnaître la patte de Cameron Crowe, lui dont tous les films s’en remettent à l’inépuisable source des nouveaux départs, faux romans d’initiation où il ne s’agit que de vérifier la force, acquise d’emblée, d’une conviction. Par exemple celle de John Cusack dans Say anything (premier film de Crowe, méconnu ici, et pourtant son plus beau), choisissant au sortir du lycée de faire profession d’un coup de foudre. Celle aussi de l’adolescent, inspiré de Crowe lui-même, qui se rêvait en rock critic dans Presque célèbre, comme celle totalement hystérique de Jerry Maguire. Celle enfin, ici, de Benjamin Mee (Matt Damon), père veuf et gentil, qui plaque tout pour racheter un zoo à l’abandon, y installer sa petite famille et en devenir, sous l’oeil inquiet de ses nouveaux employés, le gérant.

Drôle d’idée (et néanmoins based on a true story), dont l’incongruité est réglée par un « why not ? » malicieux lancé par le père. Mais ce faux coup de dé ne doit, bien sûr, rien à la chance et tout à l’expression d’un catéchisme typiquement américain, celui du reborn et de l’utopie des recommencements. On ne s’étonnera donc pas de trouver, sur le camion de déménagement qui accompagne la famille Mee vers son eldorado, le logo d’une société qui s’appelle « Mayflower ». Cet horizon, qui est aussi celui du perfectionnisme, Crowe le vise avec une simplicité qui est sa force en même temps que son défaut. Il est en cela aux antipodes de James L. Brooks, avec lequel il partage pourtant beaucoup – Brooks d’ailleurs a produit ses premiers films. Face au même horizon, les complexes introspections des personnages de Brooks s’y résolvent en un idéalisme clef en main, traduit en discours inspirants et résumable en petits mantras pratiques qu’on dirait tirés d’un manuel de self improvement. Ici : « vingt secondes de courage » pour se lancer dans la vie, et un « why not ? » en cheval de Troie sentimental.

Cette simplicité, qui s’assume en simplisme, pose évidemment problème. Problème de cet élan qui, s’il parvient toujours à émouvoir, revêt souvent chez Crowe des habits quasiment publicitaires. Nouveau départ, à la limite, n’est rien d’autre que ça : une publicité pour le bonheur. La faute à l’utilisation, toujours pénible, que fait Crowe de la musique. Pénible et contradictoire, surtout, parce que les petits clips sensibles par lesquels il faut toujours en passer (ces espèces de moments RTL2 qui donnent l’impression qu’on est censés sortir les briquets), viennent toujours nier la subtilité, bien réelle, dont est capable sa mise en scène. Et en même temps, on le disait, ce simplisme est parfois sa force : force de ces personnages dessinés d’un trait comme de grands amoureux (ici Matt Damon et une Elle Fanning bondissante d’amour, comme avant eux les beaux personnages transis de Cusack dans Say anything ou Kirsten Dunst dans Rencontre à Elizabethtown), force, encore, de leur conviction, à laquelle on adhère d’emblée. Inutile de préciser que dans ce registre candide, Matt Damon (qui, après Au-delà et Contagion, persévère dans un registre d’Américain ordinaire et vertueux où il excelle), est absolument impeccable.

Entre ces deux extrêmes, beauté du trait et tentation publicitaire, Nouveau départ trouve un meilleur équilibre que Rencontre à Elizabethtown, qui lui était vraiment coupé en deux, balloté tout du long entre scènes admirables et puddings musicaux. C’est un film extrêmement doux, sans éclats, tenu tout du long par un programme simple comme bonjour. Mais ce programme, pour convenu qu’il est, n’est pas sans raffinement ni surprises. Crowe a une manière assez subtile de ramener, comme pour le désamorcer, l’élan de la fable vers des petites poches de naturalisme aussi fragiles que déconcertantes. Par exemple quand le père compulse, la larme à l’oeil, les photos de la morte sur son laptop : la musique monte et la séquence semble un remake, insupportablement niais, d’une pub Apple, mais la musique s’arrête une poignée de secondes avant la fin de la séquence, faisant basculer la pub dans un étrange abîme, un silence poignant. Surprise aussi quand s’échange enfin un baiser promis depuis le début par le scénario : promis depuis trop longtemps, le baiser a tellement tardé que quand il survient, c’est presque à l’improviste, arraché dans un souffle, bizarrement inattendu. Surprise enfin d’un épilogue très beau et qui, faisant retour sur le deuil, vient presque contrarier le happy end après lequel il s’invite. Ramenant un fantôme sur le seuil de sa toute première apparition pour lui adresser finalement, comme un cadeau, le « why not » inaugural, le film ici révèle sa vraie morale, plus belle et retorse. L’éloge du recommencement, en fait, n’était pas là pour précipiter le deuil. Il venait célébrer la vie comme la somme, toujours disponible, des premières fois.