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2
sur 5

Où est passé Clint Eastwood ? Devant un film aussi embarrassant que celui-là, et après un Invictus à moitié aimable, une hypothèse ne demande qu’à ressurgir, qui avait vu dans Gran torino un possible testament. Que reste-t-il de la voix d’Eastwood après le dernier grognement de Kowalski, où se continue l’oeuvre, une fois refermé sur elle (sur ses lubies, sur son style reconnaissable entre tous) le caveau parfait de Gran torino ? Baladée loin de sa terre natale (l’Afrique du Sud de Invictus, le trip touristique de Au-delà), elle semble à première vue en retraite, frappée d’une forme de dilettantisme. Pourtant l’argument, détestable, du gâtisme, ne tient pas. Si le cinéma d’Eastwood est bel et bien diminué depuis deux films, c’est au sens où son champ d’action y semble étrangement, et de plus en plus, réduit. Ce qui frappe ici, encore plus que dans Invictus, ce n’est pas tant que le film soit à moitié nul (il l’est, et par moment dans des proportions vertigineuses), c’est que dans les marges l’oeuvre s’y continue avec une vigueur intacte, mais resserrée sous formes d’îlots, quasiment des poches de résistance au milieu du reste. Dans les deux films la coupure est facile à identifier. Avec Mandela, sur le seuil intime et inquiet qu’il le laissait franchir seul, Eastwood tenait un beau film, eastwoodien en diable, et puis ce film-là partait s’engloutir dans un autre, Invictus, dont l’humanisme collant et démonstratif était à deux doigts de l’obscénité. Ici, c’est encore plus simple : le film est coupé en trois, trois récits qui font trois films, dont deux de trop.

Dans le premier, Matt Damon joue un médium qui a cessé d’exercer parce qu’il ne supporte plus d’entendre la voix des morts. Et dans la solitude à quoi le condamne son don (le don est une malédiction : la moindre rencontre le rebranche, inévitablement, sur la fréquence des spectres), Damon se réconforte avec la voix d’un autre mort : Dickens, pour qui il a une passion et dont il dévore l’œuvre sous forme de livres audio. L’idée est belle, ce n’est pas la seule (une séquence magnifique de séduction aveugle, à l’abri d’un cour de cuisine), et le film est on ne peut plus eastwoodien. Dans le clair-obscur où Damon rumine sa mélancolie à l’écart de la communauté, c’est le cinéma d’Eastwood qui se continue, naturellement et avec une inspiration qui, si elle ne surprend plus, se déplie avec une grâce intacte. Il ne dépassera pas les portes de ce récit-là, ou alors à peine, pour apparaître sur le seuil d’un second récit : l’histoire d’un gamin londonien pleurant son frère jumeau, fauché par une voiture. Le segment commence plutôt bien et puis assez vite, Eastwood ne semble plus savoir quoi en faire, sinon le continuer parce qu’il faut bien, parce qu’il faut, selon la norme du film choral, resserrer l’entrelacs des trois récits jusqu’à ce qu’ils ne fassent plus qu’un. Un mot de ce troisième récit, celui dans lequel Cécile de France, sous une permanente invraisemblable, réchappe d’un tsunami (séquence sèche, et assez réussie, de film catastrophe) et se met en tête de tirer un best-seller de sa near death expérience, comme on dit : c’est un téléfilm assez minable, d’une laideur inouïe, parfaitement grotesque.

Eastwood, c’est sûr, n’est pas aidé par le scénario (massacré, dit-on, par les réécritures, et filmé tel quel par le maître, pressé de tourner). Mais on s’étonne surtout qu’il ait pu éprouver l’envie de s’aventurer sur un tel terrain, qui n’était manifestement pas pour lui. L’imagerie ésotérique et neuneu que lui inspire la rencontre avec l’au-delà (une poignée de spectres flottant dans une écume phosphorescente revenue d’un nanar 80’s) le dit assez douloureusement : de l’au-delà, Eastwood n’a rien à dire, rien à filmer sinon un cliché paresseux confirmant qu’il n’y avait rien ici pour l’intéresser. Bizarre de le retrouver là, sur ce terrain de la croyance, naturel pour d’autres (de Tourneur à Shyamalan ou Weerasethakul, lignée à laquelle il est on ne peut plus étranger), mais franchement exotique pour lui (les revenants d’Eastwood, qui ont peuplé sans relâche sa filmographie, reviennent d’une mort terreuse et solitaire, un continent invisible et sans fond, l’inverse de la farandole de gentils spectres laiteux entr’aperçue ici). Problème de sujet, donc, résolu le temps de la partie Damon, la seule à offrir un peu de prise à ses obsessions. En attendant la suite (son biopic sur Hoover, et donc son retour sur un terrain plus familier), il faudra se contenter de ça : fouiller parmi les ruines, sauver, dans les décombres, ces quelques beaux vestiges du cinéma d’Eastwood.