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3
sur 5

Plutôt que la vie de James Dean, le sujet du nouveau film d’Anton Corbjin tient dans un ensemble d’images, qui a façonné la mémoire de l’acteur. Ainsi le Life du titre ne renvoie pas au genre du biopic, mais très concrètement au magazine qui fut le premier à consacrer à James Dean un reportage photo, début mars 1955, deux jours avant la sortie d’A l’est d’Eden. A travers cette poignée de clichés ultra célèbres, le magazine racontait la fabrique d’une star pas encore au fait de son destin, ce grâce à l’intuition géniale d’un photographe de plateau un peu fauché, Dennis Stock (Robert Pattinson), ayant compris avant les autres que ces images d’un jeune acteur alors inconnu allaient inaugurer un nouveau chapitre de l’histoire d’Hollywood, en même temps que de l’histoire de la jeunesse américaine. « Dean en long manteau noir sous la pluie à Time square », « Dean en salopette jouant des congas au milieu des cochons dans l’Indiana »… : ces clichés rassemblés sur le générique de fin ont consacré James Dean comme une icône intemporelle. En racontant avec élégance et sobriété comment elles sont nées, Corbin les sort de leur gangue mythique et rappelle une évidence : Dean a eu une vie avant sa mort et sa gloire posthume.

Life se concentre ainsi sur une courte période, réduite aux quelques mois de l’hiver 1955 qui précèdent la sortie du film de Kazan. Corbijn filme la rencontre de ces deux personnages, l’acteur et le photographe, à travers trois espaces qui dessinent la géographie de l’acteur et vont permettre à Stock comme à Corbijn de saisir les différentes facettes de son aura de star en devenir. D’abord Los Angeles, où les deux se rencontrent lors d’une soirée chez Nicholas Ray, permet de poser le décor d’Hollywood ainsi que l’élan de désobéissance que Dean ne cessera d’opposer au système – très belle scène où il se fait sermonner par Jack Warner (Ben Kingsley) parce qu’il a critiqué un western maison lors d’une interview. New-York, ensuite, vient rappeler son goût pour la poésie, depuis son enfance avec sa mère jusqu’aux cours de l’Actors Studio avec Lee Strasberg. Enfin, Fairmount, la ferme où l’acteur a grandi, ultime étape de leur virée et moment de vérité de leur relation, qui tient au fond d’un dialogue de sourds entre un photographe de goût new-yorkais qui veut percer dans le métier et un jeune Américain cultivé du Middle West regardant avec distance la gloire qui est sur le point de lui tomber dessus.

La réussite du film tient beaucoup à cette opposition des deux tempéraments artistes. Dennis Stock déserte son couple, délaisse son jeune fils et envisage le reportage sur Dean comme un coup qui va lui donner une notoriété qu’il sait mériter. A l’inverse, Dean, dont la voix traînante nourrit le rythme jazz du film, est heureux de retrouver la terre de son enfance, semble réticent à sa gloire, c’est un un enfant narcissique avide de reconnaissance mais trop conscient de la vanité du monde pour s’y impliquer vraiment. Corbijn conclut son film en montrant l’acteur dans un avion pour L.A : il vient de planter la Warner pour la première du film de Kazan à New-York et va rejoindre l’équipe de La Fureur de vivre afin de travailler son texte. Intérieurement, il récite un poème qui dit la nécessité d’un retour aux sources : « We must get home, we must get home again ». C’est cette mélancolie folk qui fait le prix des photos prises par Stock dans l’Indiana – et, in fine, du film d’Anton Corbijn.