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3
sur 5

Deux sentiments intéressent surtout Bruno Podalydès : l’enthousiasme et le doute. C’est dans le va-et-vient entre ces deux pôles du comportement humain, l’engouement irréfléchi d’une part, et le retour sur soi qui met à distance d’autre part, que se développe et s’affirme le caractère de  » son  » personnage, ce corps maladroit, alter ego du cinéaste, incarné par son frère -Denis- et tout droit sorti des serials comiques d’antan, horizon cinéphilique du réalisateur. On se souvient du jeune maladroit de Versailles rive gauche, tout à l’excitation de son rendez-vous amoureux avant que la vie (en l’occurrence la porte qui sonne au moment fâcheux où il est aux toilettes) vienne ébranler la belle mécanique préparatoire et engager la relation sentimentale sur des bases plus risquées. Une grande partie du charme et de la réussite de Dieu seul me voit, son film précédent, venait aussi de cette incertitude constante qui minait l’entrain surjoué du personnage, la surprise et l’imprévu étant les deux moteurs qui permettaient une certaine joie à l’anti-héros intello.

Dans Liberté-Oléron, Bruno Podalydès reprend donc ce personnage-type et son mélange d’énergie et d’incertitude pour le plonger dans une nouvelle aventure : les vacances en famille au bord de l’Atlantique. Si la situation initiale n’a rien d’original, reprenant apparemment le schéma connu du « film de vacances », on comprend vite que le point de départ et cette situation sont un prétexte, qu’il s’agit avant tout pour Podalydès de questionner son personnage en le confrontant, à l’intérieur de ce cadre révélateur, à ce rôle social ô combien problématique, qui passe constamment des rires un peu forcés de l’unanimisme familial aux larmes cachées de la frustration masculine : le père de famille. Et si le réalisateur, dès les premiers plans du film, expose les formes apparentes et banales de la joie familiale -jeux de plage, premiers émois adolescent des fils, désirs de liberté de l’épouse-, c’est justement pour mieux dégager le statut fragile du père au sein de ces menues joies.

Le père gonfle les matelas pneumatiques mais se gonfle surtout ; d’emblée, il n’est que dans l’énergie feinte. L’enthousiasme qui l’anime -pour faire plaisir aux uns et aux autres- est une excentricité de pacotille. On est bien chez Podalydès : la formulation, la pensée -ici marmonnée par le père- viennent freiner l’image trop belle du bonheur et ronger l’installation commode dans le temps des vacances. Le film raconte comment le père va trouver un projet pour échapper à un ennui mortel et comment ce projet -l’achat d’un bateau- va offrir à son malaise tu l’occasion idéale pour s’exprimer et se retourner violemment contre les siens. En fait, sous les apparences d’une comédie légère et sans prétentions, Liberté-Oléron est un film ambitieux qui traite d’un sujet rarement traité : l’ennui, l’incapacité à trouver le bonheur en famille et les pathologies qui en découlent pour celui qui fait office de chef (de famille).

D’où vient que le projet de Podalydès n’est réussi qu’à moitié ? Sans doute de la difficulté à doser harmonieusement la ligne de la comédie légère sur fond de réalisme psychologique, et celle du drame où bascule le sort des personnages. La première ligne est celle où le réalisateur excella précédemment parce qu’il est un fin observateur des travers humains et qu’il sait organiser de manière subtile la confrontation des caractères. Dans ce nouveau film, ce sont d’ailleurs les personnages secondaires -l’armateur loufoque ou le paysagiste écolo- qui font le charme de la comédie de caractères et montrent le talent de Podalydès à l’intérieur de ce genre. En revanche, la description par touches successives de la névrose du père de famille manque de rigueur et le réalisateur ne parvient pas à convaincre dans la séquence finale qui découvre sa folie aux yeux de tous. Il manque peut-être à cet aspect noir du film -et qui fait son originalité- une radicalité dans le traitement. La folie douce de ce père de famille qui s’avère effrayante est traitée d’une manière anodine comme si, en tenant à garder à tout prix le cap de la comédie, Podalydès s’était empêché de faire son autoportrait en sombre.