Bonne pioche. Bach Films exhume des films oubliés du catalogue Universal, parmi lesquels un Hammer film de la meilleure veine par le Master of Horror du cinéma british, Terence Fisher. « Le comte Dracula, monarque de tous les vampires, est mort. Mais ses disciples vivent encore, dans le but de maintenir le culte et de corrompre le monde, etc. ». La suite est connue. On ne refait pas deux fois le même chef-d’oeuvre. C’est pourquoi Terence Fisher attendit pas loin de trois ans après la sortie du Cauchemar de Dracula (1958), avant de remettre les couverts d’un second film de vampires. L’absence de Christopher Lee, refusant d’endosser à nouveau le rôle grimaçant du comte – Dracula n’apparaît en réalité nulle part ailleurs que dans le titre, histoire d’appâter le chaland – augurait mal des promesses du film. Mais même s’il laisse attendre finalement plus qu’il ne donne vraiment à voir, Les Maîtresses de Dracula n’en demeure pas moins une incontestable réussite de la Hammer.

Car pour le reste, le film avance les cartes habituelles qui font l’incomparable esthétique du studio : Bernard Robinson aux décors (auberge, château, moulin, encore mieux que si vous y étiez), l’instrumentation religieuse de Malcom Williamson qui vaut bien les B.O. somptueuses du grand James Bernard, sans compter le technicolor flamboyant du chef-op Jack Asher, comme toujours capable de véritables miracles. L’interprétation aussi est à l’avenant.

Moins animal que le Dracula campé par Christopher Lee, le baron Meinster est un blond bellâtre qu’une mère trop possessive retient prisonnier dans le château familial, jusqu’à ce qu’une jeune voyageuse (la française Yvonne Monlaur, un vrai petit air boudeur de fausse BB ingénue), la tête farcie de lectures à l’eau de rose, ne vienne le délivrer, croyant lui mettre la bague au doigt. Hélas pour la pauvrette, le beau prince charmant s’avère être un vampire aux fixettes oedipiennes et homo trop longtemps refoulées.

Pour son unique apparition dans le ciné fantastique, David Peel assure. Longtemps resté dans l’ombre de la star maison, il campe pourtant un vampire pour le moins marquant et original. Même s’il reste fidèle à la tradition du cercueil, cape, canines et tout le tralala de la panoplie transylvanienne, la composition de l’acteur relève plus du libertin façon Dorian Gray que de la froide créature imaginée par Bram Stoker. La preuve, c’est en vitriolant la beauté du monstre à coup d’eau bénite qu’on parvient à s’en débarrasser. Fisher reprendra d’ailleurs cette même idée (rendre le Mal beau et le Bien laid) pour son film suivant, le méconnu The two faces of Dr Jekyll, qui doit finalement autant à Oscar Wilde qu’à Stevenson.

Evidemment, il faut au moins avoir vu Les Maîtresses de Dracula plusieurs fois avant l’âge de 10 ans pour l’apprécier vraiment à sa juste mesure. Le film comble un scénario empatouillé comme pas permis (pas moins de trois scénaristes, dont Jimmy Sangster, se sont succédés à la tâche), par une débauche de perversions sexuelles, allant de l’inceste (le jeune baron contaminant sa vieille maman), à la nécrophilie (Van Helsing s’en allant déterrer de nuit le corps d’une fraîche morte en chemise de nuit, l’affriolante Marie Devereux, Miss gros nichons des Etrangleurs de Bombay), lesbianisme (un plein pensionnat de jeunes vierges qui se consolent en attendant de voir le loup), etc. Comme toujours face à cet étalage de vices et de débauches, Peter Cushing, plus calviniste que jamais, désapprouve et excelle dans le rôle du chasseur de vampires old school, qui ne tarde pas à renifler les méfaits du vilain brucolaque. A lire dans ses yeux la froide détermination du puritain capable d’infliger les pires tortures pour éradiquer la contagion du mal qui souille les corps, comprendre que sa lutte contre le Don Juan d’outre-tombe est avant tout question de morale. Le summum du sado-masochisme victorien est atteint quand ayant lui même à son tour succombé au baiser du monstre, Van Helsing dépucelé du cou, se cautérise illico l’orifice sanglant au fer rouge en serrant les dents (ça va faire mal !).

Hélas, malgré ses nombreux atouts, Les Maîtresses ne retrouve jamais vraiment la fulgurance du Cauchemar. Signe des nombreuses réécritures de l’histoire, la construction du film est un rien bancale. Comme souvent chez Fisher, le début est particulièrement réussi, mais les bobines du milieu (et que je te blabla inutilement dans l’académie de jeunes filles) souffrent de longueurs qui n’apportent pas grand-chose à l’action, voire même carrément la contredisent : si le vampire est si fort qu’il est capable de se transformer en chauve souris en un clin d’œil, pourquoi donc ne l’a-t-il pas fait pour s’évader du château de sa mère, hein ?

Heureusement que l’extraordinaire final dans le moulin à vent rachète in extremis l’ensemble. Cushing, survitaminé, y est absolument génial, et la camera de Fisher emporte définitivement tous les suffrages dans un tourbillon non-stop d’action qui laisse baba, de quoi hisser Les Maîtresses de Dracula au rang d’éternel classique. Amen.

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