4
sur 5

Après un revenge movie qui tuait Hitler (Inglourious basterds) et un western black power (Django Unchained), Quentin Tarantino semble avoir décidé de fixer un cadre neuf à sa réjouissante furia révisionniste. Jusqu’ici, il s’agissait de réhabiliter les avatars méprisés du cinéma bis pour faire triompher les martyrs (les Juifs, les Noirs américains) de leurs bourreaux (les nazis, les esclavagistes). Poursuivant le grand remastering de l’histoire officielle, Les Huit Salopards en affine pourtant le propos et la tactique, délaissant momentanément ses fantasmes vengeurs pour leur préférer un drôle de western choral et claquemuré. Manière pour Tarantino de recentrer ses ambitions d’auteur et de faire se joindre les deux extrémités de sa filmographie (Reservoir Dogs Django), en un geste à la fois humble et monumental. 

Humble, parce que Les Huit Salopards retrouve le terrain de jeu de ses débuts, celui du huis clos entre petites frappes : comme au bon vieux temps, Tarantino entrelace les sentiers de ses personnages jusqu’à les rendre totalement interdépendants — au point que la chute de l’un, sans cesse ajournée mais inévitable, ne pourra qu’entrainer celle des autres. À la faveur d’une tempête de neige, huit basterds se retrouvent ainsi prisonniers d’une vieille mercerie perdue dans le Wyoming. Chasseur de primes bourru, vétérans décatis de l’Union et de la Confédération, péquenaud se rêvant shérif : brossant un écosystème fragile (la présence d’une criminelle dont la tête est mise à prix jette un voile de soupçon sur tout le monde), le premier chapitre installe une sorte de scène becketienne et post-apocalyptique, où les derniers hommes sur Terre se croiseraient par hasard et se mettraient sur la gueule par la force des choses.

Monumental, parce que le film dure trois heures et ne cache pas très longtemps son ambition d’enclore dans sa maison de poupée à peu près toute l’histoire de l’Amérique. Le film se déroule après la guerre de Sécession, alors que le rêve d’unité l’a emporté in extremis, transformant le pays en une poudrière de tensions raciales, d’amertumes militaires et d’injustices tenaces. La guerre civile y tient lieu de rumeur lointaine, de trauma encore mal dégluti, faisant le lit de ressentiments dont le récit usera pour lancer et conclure son jeu de massacre. 

Le pari est à la fois excitant et très périlleux, qui consiste à accompagner la naissance d’une nation en anticipant ses funérailles, quitte à user des artifices les plus tape-à-l’oeil. Car Les Huit Salopards ne se contente pas de renouer avec le théâtre sous cloche de Reservoir Dogs, mais exploite aussi les variations de points de vue et les errances temporelles de Boulevard de la mort ou Pulp Fiction. Le montage acrobatique de ce dernier semblait viser un patchwork philosophique sous influence de Rashômon, sans toutefois décoller de son petit tapis de sol postmoderne. Ici s’amorce pareillement, et très lentement, un Cluedo entre vieux coyotes hâbleurs, ouvrant la voie aux mêmes flash-backs et renversements de perceptions à première vue très cosmétiques. Il faut, comme à chaque fois, être patient : chez Tarantino, tout est affaire de rétention (d’informations, d’identités, et donc de retournements vertigineux). Il s’agira donc d’attendre qu’une histoire bien rodée se superpose à celle du film, pour voir enfin le tensiomètre imploser et les tours de passe-passe narratifs prendre leur sens. 

Cette histoire, c’est celle que raconte l’ancien soldat yankee (Sam Jackson) à son homologue sudiste, afin de le pousser dans ses retranchements et l’inviter à se venger par les armes. Bien sûr, l’anecdote scabreuse de Jackson ne sera pas attestée, laissant planer le doute au-dessus de cet échiquier grand-guignol : puisque tout le monde rivalise de fourberie individualiste, et que la coopération semble proscrite (à moins qu’elle serve à passer un deal crapuleux), l’adhésion morale revient à celui qui aura la meilleure histoire, le bobard le plus habile. Les Huit Salopards raccorde ici à tout un pan de la fiction hollywoodienne récente, obsédé par le storytelling comme seul liant de la société américaine. Mais alors que chez les optimistes (le Spielberg de Lincoln et du Pont des espions) le mythe perpétue la grandeur et les idéaux de l’Amérique, le discours est pour Tarantino un instrument létal, un art du mensonge qui ne dupe plus personne. D’où sa manière d’enchevêtrer les versions multiples de son récit, pour mieux révéler les culs-de-sac et les dommages causés par le génie américain de l’affabulation.

Il faut dire que le bluff régit depuis longtemps les rapports de force entre ses personnages. Ces « huit salopards » renouent en effet avec les gangsters à la petite semaine de Reservoir Dogs et de Jackie Brown, films qui avaient eux aussi pour noyau un mensonge virtuose. D’abord celui que Tim Roth, taupe infiltrée parmi la pègre de L.A., racontait aux braqueurs encravatés afin de montrer patte blanche – « un flic infiltré doit être Marlon Brando », lui enseignait alors son coach, en échafaudant avec lui une imparable anecdote de sueurs froides face aux stups. Ensuite, celui de Jackie Brown (Pam Grier), qui doublait d’un même geste police et mafia en prenant un coup d’avance sur les stratagèmes prévus par l’un et l’autre. Toutefois, ces mensonges-là étaient au service d’un salut personnel, quand celui de Sam Jackson ne fait qu’attiser cyniquement les tensions entre l’Amérique WASP et celle des opprimés. S’emparant de l’arme secrète de la nation (le storytelling, donc), il tire un avantage perfide de la haine raciste de ses adversaires et achève de transformer la mansarde en arène sanglante, reflet sordide et toujours opérant d’une nation déchirée. Davantage que Django et son Spartacus libertaire, Les Huit Salopards se dresse ainsi comme la véritable réponse de Tarantino à Naissance d’une nation de D.W. Griffith — autre fiction-monstre coupée en deux autour de la Civil War, mais surtout manifeste national ouvertement raciste, où Nord et Sud se réconciliaient autour de la même menace noire, entre les murs d’une cabane chancelante. 

Si Tarantino n’a pas totalement tort d’y discerner, un siècle plus tard, le péché originel du classicisme, il dissimule peut-être mal sa jouissance parodique : rejouant sur un mode volontairement caustique la réconciliation finale du film de Griffith, Les Huit Salopards appuie les contradictions d’une culture et d’une histoire dont la violence ramifiée condamne le melting pot à une tambouille sanguinolente, où les cowboys finissent émasculés et où les femmes sont des charretiers à pendre haut et court. On sait pourtant combien, dans ce cinéma, le brassage des cultures importe plus que tout : chez Tarantino, pas d’idéal domestique et conjugal (le foyer), ni d’abrégé de justice (le tribunal), encore moins de viatique sacré (l’église), mais un goût et un amour consommés pour les lieux de transit — bar, snack, station-essence, autant de havres de paix colorés de culture pop qui, de Pulp Fiction à Inglourious basterds, menacent toujours de se transformer en champ de bataille. Mais c’est aussi tout le prodige des Huit Salopards que d’embarquer le réalisateur sur les voies de ses propres excès, quitte à faire plier son cinéma et son objet sous un même excès de confiance. Ici, rien à gagner et personne à sauver : juste le constat rugueux et bouffon d’une communauté de fortune qui ne cesse de s’effondrer de l’intérieur, et dont le sursis tient à son art de se raconter à elle-même de belles histoires. Car si l’Amérique de Tarantino a toujours tenu lieu d’auberge cossue et cosmopolite, il suffit que ses pensionnaires confrontent leurs différentes versions du mythe national, pour que la sympathique enseigne se change en mouroir sordide.  

3 COMMENTAIRES

  1. Ce film me laisse vraiment une étrange impression, renforcée d’ailleurs à la lecture de votre article. Très honnêtement, je me suis pas mal ennuyée. Et ce n’est pas faute d’en avoir saisi, presque d’emblée, les enjeux : la relecture de l’histoire américaine dans un huis-clos, les séquences-hommages à la culture américaine (la guitare fracassée, les batailles de la guerre de Sécession, les westerns, les films d’horreurs…), la défiguration de l’idéal américain, etc… Cela fait effectivement, comme vous dites, un melting-pot trash.
    Peut-être est-ce la comparaison avec l’excellent Django, qui n’est pas abusive, dans la mesure où Tarantino lui-même admet avoir produit le volet n°2 de Django avec ce film… Quoiqu’il en soit, j’ai trouvé le film très lent, usant. J’avais envie de m’en débarrasser. Le seul intérêt, à mes yeux, c’était cette histoire de storytelling, qui met en évidence que celui qui raconte l’histoire maitrise l’action pendant quelques instants, le temps qu’un autre prenne sa place sur scène (oui, le dispositif scénique de l’auberge est clairement celle d’un théâtre : un plancher dans lequel un « souffleur » est caché sans que le public ne le sache). Mais même cela m’a semblé usé à la longue. Bref, déçue par l’ensemble et par Tarentino en fait, alors que j’y allais avec un a priori positif.

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