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Série documentaire choc qui n’en finit pas de faire parler d’elle depuis sa diffusion sur Netflix en décembre, Making a Murderer transforme un récit édifiant de machination judiciaire en une plongée vertigineuse dans le monde des apparences. Une grande oeuvre à la fois critique, lucide et fascinante.

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Le documentaire s’est toujours embarrassé de questions d’éthique dont la fiction serait exempte. La Nouvelle Vague et ses descendants auront bien essayé d’affirmer que le travelling est affaire de morale, le temps aura eu raison d’un principe dont seuls quelques uns se souviendront. Rien ne devrait pourtant différencier la fiction du documentaire : dans l’un comme l’autre, tout n’est que mise en scène. Puisque le surplus de réalité, supposé, de l’un est un leurre, pourquoi alors les distinguer ? D’abord pour la pratique (faire avec le réel, brut), mais surtout pour le pacte de croyance censé se nouer avec le spectateur. Ou plutôt, ces degrés de croyance dans notre perception de la réalité, et qui imposeraient une vigilance, un devoir moral de recul. C’est cette croyance que Making a Murderer chamboule et interroge à tous les niveaux, pour finir par laisser groggy au fil de dix épisodes d’un sidérant feuilleton judiciaire.

Récit incroyable mais vrai de Steven Avery, victime deux fois d’une invraisemblable machination policière qui lui vaut d’avoir déjà passé la moitié de sa vie en prison (la première fois pour agression sexuelle, la seconde pour viol et homicide), Making a Murderer est déjà un moment d’anthologie de la télévision américaine. Depuis sa diffusion, la série aura généré une quantité folle de réactions, de remous, de spéculations, tant son contenu et point de vue explosif éclaboussent la justice américaine.

Making a Murderer a pourtant à priori tout du mauvaise élève. Adoptant les codes du storytelling total, il est à l’autre bout du spectre de la distance appliquée d’un Claude Lanzmann (Shoah). Mais c’est qu’il faut vite balayer un malentendu : tourné sur dix ans de 2005 à 2015 (les déboires d’Avery débutant en 1985), par un tandem inconnu, Moira Demos et Laura Ricciardi, ce Boyhood du docu criminel n’est pas un « film » de juriste, comme le sont ceux de Frederick Wiseman (Titicut Follies). C’est un film d’avocat ; un film partisan, à charge, engagé, qui choisit son camp et ne s’en cache pas au fur et à mesure des épisodes. Ce point de vue, prétexte idéal à tous ses détracteurs qui ont été jusqu’à sortir les preuves (parfois déconcertantes) laissées de côté par le film, est pourtant ce qui fait la grandeur de ce projet fou et unique qui, après The Jinx, confirme au passage un nouveau goût pour le documentaire au sein de la télé américaine.

Making a Murderer emprunte sans gêne toutes les ficelles de la fiction hollywoodienne : des personnages forts aux antagonismes multiples, avec de vraies ordures, des seconds rôles troublants et des figures héroïques inoubliables (sublime Dean Strang, grand avocat humaniste d’Avery) ; un décor central emblématique : une casse, immense, dans un bled paumé du Wisconsin, et sur laquelle la série revient sans cesse comme obsédée par ces carcasses fantomatiques de voitures qui seules détiennent la vérité sur le crime dont est accusé Avery ; une intrigue palpitante, avec ses effets de suspens, ses silences lourds de sens, ses moments de sidération dignes d’un thriller hitchcokien, et sa grande scène centrale de procès où tout se noue. Rien d’étonnant dans cette mécanique, la tendance est connue, et toujours plus facile à adopter qu’un dispositif de mise en scène réfléchi, complexe et distant qui voudrait entendre et creuser tous les partis. Cette recherche de l’efficacité narrative, qui tord les évènements et les transforme tout en nous laissant, médusés, face à une chronologie qui très vite semble se dérouler en temps réel, ne pose pourtant aucun problème éthique. La recherche de spectaculaire de Demos et Ricciardo n’est jamais trompeuse, elle ne cherche pas à se faire passer pour autre chose que ce qu’elle est, et privilégie sans cesse l’écoute sur les sentiments, la quête de compréhension sur le jugement. Elle se construit autour de son sujet et de ses personnages, des Avery, famille tuyau de poil estampillée bouseux consanguins par tout le monde (locaux, flics, journalistes). Et de ceux qui gravitent autour, de la défense à l’accusation, brochette de salauds dont la caméra détecte quelques vérités incontestables.

Making a Murderer assume de poser un regard, et que la caméra et le banc de montage soient les outils avec lesquels construire et déconstruire une réalité pleine de zones d’ombres et surtout sans cesse phagocytée. Contre les armes que la justice utilise pour anéantir Avery, Demos et Ricciardo ripostent aux moyens du cinéma et s’acharnent méthodiquement à questionner et montrer les failles édifiantes d’un système. C’est la fiction documentaire au secours d’une Amérique qui marche sur la tête et s’invente un film d’horreur qu’elle connait désormais par coeur. Tout est dans le titre : la série est l’enregistrement terrifiant et vertigineux d’une fabrique d’un personnage, le montage de toute pièces d’une réalité et des conditions de sa perception.

Il y a du David Fincher dans Making a Murderer. Celui de Zodiac, pour la durée, l’enquête insondable, le coupable introuvable et les démons obscurs de l’Amérique ; mais aussi celui de Gone Girl, pour la relecture de La Mort aux trousses, la construction d’une réalité, le récit paranoïaque, le personnage victime d’une machination, l’influence des médias que la série montre toujours en creux, dans un habile dialogue dévoilant comment la plupart des protagonistes se fie à une retransmission partielle des évènements. Cette brillante étude critique du pouvoir des images comme pièce à conviction, Making a Murderer la redouble en recourant régulièrement aux vidéos d’interrogatoire des accusés. Les plus dévastatrices sont celles de l’autre inculpé, Brendan Dassey, jeune neveu d’Avery que l’accusation transforme d’alibi en complice monstrueux. Le constat est encore plus troublant que pour son oncle : débile léger, très introverti, et surtout complètement paumé, Brendan est un corps comme englué en lui-même, et poussé par la police dans une intrigue démente, imaginée à partir d’aveux invraisemblables et de mises en scène macabres (les quatre heures de sa prétendue confession sont visibles sur YouTube).

Devant ce récit paranoïaque et de manipulation où, coupable ou non, la présomption d’innocence est laminée d’emblée (Avery est la cible idéale et visiblement voulue d’une enquête aux procédures aberrantes), la série dévoile son grand sujet : l’impuissance. Celle face à un monde qui se dérobe sous vos pieds, où la vérité piétine, comme clamée derrière un miroir sans tain où se joueraient l’avenir et la vie de personnages présumés coupables. D’autres ont déjà filmé des récits d’erreurs judiciaires au sein de l’implacable machine à juger américaine (les films de Jean-Xavier de Estrade). Making a Murderer a pour lui de se transformer en éprouvant et fascinant feuilleton kafkaïen où, tout en étant du côté de l’avocat, on devient juré, évaluant avec la série la moindre piste, le moindre indice, dans un grand processus aussi palpitant qu’interactif et qui a fait d’Internet un forum géant où chacun refait l’enquête.

Cette impuissance devant laquelle met la série au travers du parcours d’Avery et son neveu, c’est aussi celle de leur famille. Témoins permanents qu’on voit vieillir sur une décennie, il sont les membres d’une communauté isolée, vivant dans des bungalows au milieu de leur casse, dont la route porte leur nom. Tous seconds rôles démunis d’une histoire qui semble se dérouler sans eux, ils assistent révoltés, hallucinés ou hébétés au déroulement d’une enquête où la police fait tout pour les anéantir, comme si ce tenait là une vengeance muette et irrationnelle. Si la série ne prend pas le temps d’ausculter leurs relations, reste le portrait d’une famille que la série tente d’humaniser – sans céder complètement à la bienveillance. Il reste aussi chez eux des zones d’ombre, pour contrebalancer l’effroyable image que l’accusation veut faire d’elle. Car ces figures de l’Amérique profonde, diabolisées par leurs ennemis à renfort de vocabulaire apocalyptique, reflètent malgré eux l’image déformée des cauchemars et angoisses d’un pays (et même au-delà) que la série veut montrer. Ils sont perçus comme ces anomalies du corps social, ces autres inclassables et dont le métier, ferrailleur de père en fils, a presque toujours été considéré comme un peu louche, sinon voyou – comme si vivre au milieu d’épaves et de la revente de ce qui appartenait à d’autres faisait de vous un type automatiquement suspect. En pénétrant chez eux, dans leur quotidien, la série assiste à la lente contamination d’un mal extérieur et incontrôlable qui semble progressivement vider l’espace où vit la famille. Dans le dernier épisode, du mobile home de Steven il ne reste que des pièces vides, que la caméra traverse comme en traquant un fantôme qui pourrait enfin apporter une réponse à la mélancolie qui palpite alors dans ces lieux.

En filmant cette destruction fleuve aux rebondissements plus vrais que nature mais jamais opportunistes, Making a Murderer a une visée essentiellement politique. La série dévoile et interroge non seulement les failles humaines derrière la mécanique judiciaire, mais jette surtout une bombe à la gueule de la police américaine, et de tous les représentants de la loi, plus forte que la Bible dans un pays où les flics sont les héritiers héroïques des shérifs de l’Ouest dont ils portent encore le nom. Jerome Buting, l’un des avocats clés d’Avery, rappelle qu’aux Etats-Unis mieux vaut ne jamais être suspecté d’un crime, quand la justice est toujours du côté des victimes. Cette emprise écrasante du système, cette mise en scène du procès comme théâtre, ce discours des procureurs qui ont besoin d’un coupable plus que d’un accusé, la maïeutique des flics entraînés à obtenir des aveux et non chercher la vérité (la méthode « Reid »), la complicité légendaire des médias avides d’un sensationnalisme aveugle, tout Making a Murderer dépeint les conséquences tragiques d’une justice quasi névrosée et de ceux qui la peuple. Inattaquable, claquemurée, verrouillée au plus haut niveau, incapable de se remettre en question (« lack of humility » dit plusieurs fois Dean Strang), elle apparait d’autant plus effroyable dans cette histoire qu’elle attrape Avery au moment où celui-ci, ironie du sort, allait devenir un symbole de l’erreur judiciaire pour sa première affaire.

Ce twist fou propulse encore plus loin la série dans un cinéma du complot qui ne serait plus à la périphérie, invisible, mais à visage découvert, au grand jour. Ce rapport à la transparence par l’accumulation de preuves, à la présence patente des vrais suspects dans l’assemblée (les flics dont les postures et les expressions lors du procès sont un vrai champ d’étude), n’est ainsi jamais complètement exempt d’un doute qui persiste et sur lequel on bute. Si bien qu’on croit toujours savoir, qu’on avance confiant devant une enquête parsemée d’incohérences béantes, et puis la machine du procureur écrase tout, jetant parfois au passage un voile sur nos certitudes. Au bout du chemin, difficile de connaitre la vérité, et la série en ressort encore plus entêtante. Making a Murderer ne cherche pas à faire justice, ni à seulement filmer celle-ci au travail dans ses pires moments. Pour Demos et Ricciardo, Steven Avery et Brendan Dassey sont les figures sacrifiées d’un système capable de générer sa contre utopie et bafouer ses valeurs. Près de soixante ans après Douze hommes en colère, Making a Murderer fait de la présomption d’innocence un garde fou absolu de la vérité, et plus encore la seule vigie où se raccrocher pour trouver son chemin dans un monde où les hommes sont jugés sur des apparences.