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5
sur 5

Les Contrebandiers de Moonfleet, peut-être davantage que tout autre chef-d’oeuvre américain de Fritz Lang (Fury, La Femme au portrait, Le Secret derrière la porte, L’Invraisemblable vérité…), illustre à merveille cet éternel faux paradoxe voulant que plus un film est soumis à la mainmise d’un studio et d’un ensemble de codes (ici, le film d’aventures et de capes et d’épées), plus la quantité de discours herméneutique qu’il produit est immense. Réalisé au milieu des années 50, produit par la MGM qui n’avait plus fait appel à Lang depuis Fury en 1936, le film est entièrement tourné en studio (à l’exception des scènes sur le rivage), dans un format -le cinémascope- que le cinéaste n’appréciait guère et sur la base d’un scénario entièrement livré clés en main comprenant une séquence finale longtemps reniée par lui. Un décor de lande à la limite du surnaturel (le même utilisé par Minnelli pour Brigadoon), une bande de contrebandiers soudards, un couple d’aristocrates cupides et dépravés, un bandit gentleman, et voilà le jeune John Mohune, étrange petit bonhomme blond, lancé à la découverte des secrets du monde et du mystère des origines. En épousant très souvent le strict point de vue de l’enfant sur cet univers de brigands qu’il apprend à connaître, Lang organise un système ésotérique et oculaire gouverné par une complexe mais limpide nécessité, et insiste sur la dimension cosmique de l’aventure. C’est ce regard de John, et la volonté de savoir, qui font naître les choses et les événements, qui révèlent, enfin, le contenu de l’énigme (ici, le diamant de Barberousse) à la faveur d’un parcours initiatique au coeur des ténèbres.

Lang, donc, terre d’exégèse par excellence, à laquelle participent les deux bonus du DVD. Le premier, réalisé par Alain Bergala, propose une analyse simple et pédagogique de l’épreuve de la caverne, puisque dans l’oeuvre du cinéaste -qui même au coeur du système hollywoodien n’a pas perdu ses repères d’Europe centrale-, c’est souvent le détour dans les contrées obscures ou souterraines (le rêve, les fantasmes ou les désirs refoulés, désignés par mille et une figures métonymiques) qui permet l’accès à la connaissance. Le second, concocté par Bernard Eisenschitz, est une passionnante plongée dans les documents de tournage donnés par Lang à la Cinémathèque Française. A côté d’un scénario annoté et enrichi de détails par le cinéaste figurent ses fameux plans et dessins gribouillés d’indications de découpage. Commentés avec simplicité, sans céder au fétichisme des documents attestant le génie au travail, ces feuilles agrafées montrent l’origine du sens émergeant à travers un magma de coups de crayons. La figure du cercle par exemple, omniprésente chez Lang sous forme d’un oeil géant métaphorique, comme expression d’une fatalité géométrique ou comme symbole ésotérique ou sexuel, y prend naissance à travers croquis et schémas -le cinéaste cherchant, dans le moindre de ses dessins, à fixer le point d’intensité du plan. Comme le dit Jeremy Fox dans une réplique célèbre reprise par Daney comme titre de l’un de ses ouvrages, « l’exercice a été profitable ».