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Cuits et recuits par le soleil, grillés recto-verso comme au restaurant, ces Bronzés sentent le roussi. A l’écran, cela se voit, c’est même le sujet du film. Comme le dit Christian Clavier en cherchant une ampoule d’essence de pruneau pour retendre la peau du cou : « j’en ai besoin, les Egyptiens utilisaient ça pour embellir les momies ». Il a été fait état dans Libération des précautions prises par les marchands de bronzés pour sortir « proprement » le film, en nettoyant les projections de presse de la présence de certains titres (Libé, Les Inrocks, Télérama, les Cahiers du Cinéma, nous-mêmes et bien d’autres, qu’on se rassure), comme si d’éventuels avis négatifs sur Les Bronzés 3 faisaient le poids face à la caravane publicitaire qui accompagne le film et à sa stratégie d’inondation (950 copies, du jamais vu pour un film de chez nous). On se souvient aussi que Patrice Leconte, dans sa croisade de 99, souhaitait interdire les critiques négatives avant la sortie des films, comme si, encore une fois, elles faisaient le poids face à un passage devant les millions de téléspectateurs de Drucker ou Arthur. Au moins il sera parvenu à ses fins, lui dont la carrière se partage entre gros coups marketing foireux (remember 1 chance sur 2) et tentatives de films d’auteur pour séduire, en vain, une critique qu’il enrage de ne pas conquérir.

Revenons à nos Bronzés. Il faut reconnaître qu’on y allait à reculons, tant cette camelote pue le cynisme à des kilomètres et parait dénuée de toute sincérité. Pourtant, une fois dans la salle, on s’avoue aussi que Les Bronzés d’époque restent des comédies très marquantes, dont on a plaisir à se souvenir. Alors un troisième volet, pourquoi pas après tout. Mais il faudrait que ça fonce, que ce soit un peu la fête. Or pas du tout. Ces Bronzés sont jaunis par les UV, nul soleil ne saurait leur donner des couleurs. Il n’y a rien de joyeux dans cette comédie, c’est terrible. Rien de gai, rien de léger. Ce ne sont pas des Bidochons qui sont de retour, ce sont les barons du cinéma français qui viennent amuser la populace dans un hôtel 5 étoiles. Voyez Jugnot, de tous le plus sinistre : simuler une paralysie psychologique lui permet de faire le débile mental, le pitre à peu de frais, genre je suis l’homme le plus puissant du cinéma français et pourtant j’aime faire le con. Et puis je joue le beauf mais je sauve mon âme in extremis. Voyez Michel « salut c’est moi sous la perruque » Blanc, comment il s’installe dans son premier plan, fait coucou à la caméra, au spectateur. On dirait qu’il nous dit : « ils sont content les couillons dans la salle ? Ils ont acheté leur ticket, ils veulent se détendre, hein ? ». Les personnages d’il y a trente ans sont morts. Or il aurait fallu que tout reprenne comme avant, que le personnage de Lhermitte (le plus mauvais acteur de tous, sans aucun doute) reste ce qu’il était : un queutard superficiel, insouciant, assumé, sympa quoi. Là on le retrouve avec sa bourgeoise (Ornella Mutti, c’est triste) et sa maîtresse, il est mesquin. D’ailleurs il ne s’appelle plus Popeye, ça le dégoûte, mais Robert. Ro-bert. Bizarrement, seul Christian Clavier s’en tire à peu près. Il n’a jamais été hilarant ni même vraiment supportable, Clavier, mais il fait toujours son métier de pitre avec application. Là, il tente de donner du rythme au film, il fait son boulot sans surmoi, contrairement à Michel « wannabe auteur torturé » Blanc ou au populiste Jugnot.

Quant au scénario, c’est du foutage de gueule intégral. Imaginez le pitch : Dominique Lavanant vient se venger de Clavier qui, chirurgien esthétique, avait raté son ravalement de façade. Alors elle se fabrique une fausse patte d’ours et griffe la tête chauve de Michel Blanc. C’est tout. On rêve. Et dire qu’ils trinquent à l’amitié, alors que tous les personnages se détestent les uns les autres… C’est un film sur la haine de soi (les « putain d’Europe ! » qu’éructe le personnage de Blanc, exilé « aux States »), une sorte de dégoût égocentré, plein de ressentiment : ils haïssent leurs personnages d’il y a trente ans, c’est évident, ça se voit. Pourquoi faire le film, alors ? Pour le fric, oui, on s’en doute. Alors les acteurs en font des tonnes pour les presser comme des citrons, avant de les jeter à la poubelle. Et passent sur les plateaux télés pour baver leur amitié, dire qu’ils se sont amusés comme des fous, que c’était tellement bien de se retrouver tous ensemble, et que vous êtes tous conviés, moyennant 8 euros, à constater à distance hygiénique qu’ils s’adorent. Et la haine du contemporain, sale époque, avec des blagues sur les pédés, sur les Noirs, les nichons maousses de Marie-Anne Chazel, qu’elle déballe deux minutes avant de les ramasser, pour amortir le coût de la prothèse. Et quelques pointes d’actualité, juste là comme ça : une brève et inutile référence à l’Irak, pour dire qu’on l’a dit, la fin dégueulasse avec les clandestins albanais. Oui, l’époque des Bronzés c’est fini, les Français moyens en vacances, c’était drôle mais basta, ils sont devenus des vieux riches. Evidemment le tout est filmé à la hussarde, c’est moche, comme ces plans d’hélicoptère qui ne servent à rien, sinon à justifier les 35 millions d’euros de budget. Et le film est gueulard, ça fait mal à la tête.

On arrête là, c’est pathétique. Mais il faut dire quand même que Les Bronzés 3 est aussi un nouvel épisode dans ce drame du cinéma français qu’est la comédie. On ne cesse de le dire ici, il faut continuer : quand on voit le niveau de beaucoup de comédies américaines, leur élégance, leur finesse sur des sujets casse-gueule, leur audace, on ne peut qu’avoir honte de notre production nationale. Nos pitres sont laids. Et quand ils ont du talent, ou au moins un truc, leurs films sont tellement mal ficelés qu’ils s’y noient. Pensez à Eric & Ramzy par exemple. La Tour Montparnasse était une vraie proposition, et tenait la route. Mais le film suivant fut pourri par le diktat du divertissement bourrin. La catastrophe de la comédie à la française, outre ses consternantes déjections (Le Boulet, Le Raid, les bessonneries, certains Zidi), c’est qu’elle semble toujours empêchée (cf. Palais royal !, déceptif de bout en bout) : on ne va au bout de rien, on retient tout, mais par contre on se lâche sur l’action boum-boum (plus une comédie sans gunfights), sur la beauferie, sur le sérieux (cf. Un Ticket pour l’espace, à propos de son scénario). Eric & Ramzy au moins ont l’honnêteté d’admettre que Double zéro par exemple, est un ratage avec ses effets spéciaux, ses explosions -ils s’y sont ennuyés.

Regardez a contrario l’humilité de bien des comédies américaines d’aujourd’hui, leur vraisemblance, tout bêtement. Ils croient à leur scénario, à ce qu’ils filment. Dans Les Bronzés, quand on nous dit que le fils de Jugnot / Balasko est pédé, on voit un jeune type branché ramener comme fiancé un comptable étriqué, avec une raie sur le côté, genre 40 ans toujours puceau. On n’y croit pas une seconde, c’est déjà un gag moqueur, impossible de se sentir concerné par la situation. Curieusement (ou non, après tout), les bonnes comédies américaines marchent assez peu en France (cf. les fours ou semi-fours de films aussi remarquables que les derniers Farrelly, que Dodgeball, Serial noceurs ou 40 ans, toujours puceau, seul Hitch s’en est bien tiré). Les Bronzés, tellement vendu, fera quant à lui une grosse première semaine. De quoi engraisser largement les six auteurs-producteurs-acteurs. Après, souhaitons que le bouche-à-oreille fasse son travail, et enterre cette gerbatique mascarade.