Etrange cinéaste que Fruit Chan, dont on peine à saisir les enjeux d’une oeuvre en forme de plaidoyer pour Hongkong, suivant pas à pas l’histoire de la mégalopole dans ses rapports complexes avec la Chine. A ce titre, Nouvelle cuisine rompt avec le ronronnement un peu gnangnan qui a suivi son chef-d’oeuvre, Made in Hong Kong, et qui menaçait de le voir considéré comme un cinéaste à l’académisme sensible mais bon teint. En développant le sketch de 3 extrêmes, Fruit Chan prend le risque de perdre en surprise (aucun changement, donc : une femme délaissée par son mari cherche à retrouver sa jeunesse à partir d’un régime de raviolis de fœtus humains) mais gagne d’une certaine manière en risque et panache : beau défi, en effet, qui ne repose plus que sur la mise en scène et la maîtrise du récit.

Sur ce point, Nouvelle cuisine est un film admirable, cherchant continuellement un équilibre impossible entre le lascif et le grotesque. Le lascif : on sait la capacité du cinéaste à user d’un réalisme vif et néanmoins très doux, basé sur une singulière scénographie des affects. Ainsi les personnages du film évoluent-ils, à l’image des allers venues de Little Cheung en bicyclette, dans une sorte de ronde permanente qui pourrait évoquer un In the mood for love sale et méchant : malgré l’antipathie générale qu’ils dégagent tous (refus de la beauté et de la complaisance), chacun existe dans une solitude assez bouleversante. Le grotesque : flirtant avec le gore, Nouvelle cuisine s’impose comme un étrange ovni à mi-chemin entre la farce et le film d’horreur psychanalytique. Le néoréalisme sensuel du cinéaste ouvre ainsi sur une sorte d’abîme viscéral hanté par l’intériorité des corps : phobie de l’ingurgitation, bruits écœurants, refuge dans le détail sonore ou visuel, obsession pour le mou et le gluant (les nombreux gros plans sur la bouche ingurgitant les sinistres raviolis).

Néanmoins éloigné des canons attendus (Cronenberg), Chan joue sur un érotisme vénéneux où sexe et boulimie, désir ou révulsion, ode au glamour et tares de la vieillesse agissent comme purs stimulis esthétiques : à cela le film doit sa fascinante étrangeté, comme obsédé par une intériorité dont la caméra, plus caressante que jamais, ne peut qu’effleurer la surface. Surface des corps et des visages qui deviennent le seul point de repère d’un film où l’espace -intérieur ou extérieur- s’affaiblit doucement jusqu’à n’être plus que vague musique d’un mal-être indicible. Lascif et glissant, troué d’éclats triviaux et violents (l’apparition de plaques exhalant une odeur de poisson sur la peau de l’héroïne), Nouvelle cuisine prolonge d’une certaine manière le travail ouvert par La Saveur de la pastèque, prototype d’un malaise contemporain des affects où le béat voisine dangereusement avec son envers cauchemardesque, la dilution et l’effacement.

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