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3
sur 5

Les enjeux du Prisonnier du Caucase sont à peu près les mêmes que ceux de No man’s land de Danis Tanovic : dire l’absurdité de la guerre par le biais d’un récit métaphorique. Deux soldats russes sont faits prisonniers par le patriarche d’un petit village caucasien. Ils découvriront la vie et les coutumes locales, oubliant peu à peu les stigmates et différences qui opposent deux camps ennemis. Réalisé en 1996, avant que n’éclate le conflit tchétchène, Le Prisonnier du Caucase, contrairement au médiocre No man’s land -réalisé quand à lui après la fin du conflit yougoslave-, touche par sa façon d’anticiper et de prévenir là où l’autre irritait par son opportunisme donneur de leçons éculées et formatées.

Bodrov, dont on se souvient du récent The Quickie, est un cinéaste assez neutre, presque académique, mais qui parvient à poser un regard fascinant sur les plus petits moments quotidiens. Dans The Quickie, la description désacralisée de la mafia russe permettait au film de s’affranchir de tous les codes d’un genre voué au folklore. Ici, la description sereine de l’aventure des deux personnages principaux prend des airs de récit picaresque aux vagues accents tragi-comiques. La réussite du film vient de son refus de tout raffinement : rien n’y est appuyé, tout y reste en demi-teinte, à l’image de sa fin à double-tranchant (lorsqu’il est tué, le héros revient à la manière d’un stoïque fantôme).

Jamais didactique, jamais folklorique, Le Prisonnier du Caucase avance comme une sorte d’aventurier itinérant, à hauteur du réel qu’il embrasse, se refusant toute échappée ou tout détour superflu. Il y a là une maturité, un souci d’ouverture, un refus de l’esprit de sérieux qui permettent au film de faire amoureusement corps avec son sujet. Les paysages asséchés, l’air et la nature font figure de socle actif, donnant à respirer entre les fils d’un scénario toujours asservi au grand projet qui régit le film : moins la moralisation professorale et théorique d’une entité cauchemardesque (la guerre, finalement reléguée en hors-champ) qu’une investigation poétique, sorte de plongée dans les entrailles d’un conflit où s’opposent ancestrales rivalités -la figure du père dominant et de la tradition au détriment de tout sentiment- et instants de grâce emplis d’humanité (l’amour entre le jeune soldat et la fille du patriarche).