Curieux film que ce Pressentiment, première réalisation de l’acteur Jean-Pierre Darroussin. On y recense une flopée presque naïve de certitudes, ce qui prouve que le film compte plus que tout pour son auteur au risque de dévorer ce qu’il a d’ambition pour le futur. Le script confirme cette impression, d’abord parce qu’il est adapté du livre de chevet de Darroussin, ensuite pour ce qu’il raconte. L’avocat Charles Benesteau (Darroussin himself, emperruqué et barbu) quitte son milieu cossu pour expérimenter la vie d’un quartier populaire de Paris, ou plutôt pour s’y perdre avant que la réalité sociale ne le rattrape : il recueille une jeune voisine dont le père est emprisonné et la mère dans le coma. De cette BA s’ensuivent moult rumeurs nauséabondes cultivées par deux trois commères de l’immeuble. Mais Benesteau est heureux, il s’en fout divinement. « Y a pas mort d’homme », dit-il à la fin, clin d’oeil avoué à Mes meilleurs copains, hit de Jean-Marie Poiré qui permit à Dada de mettre pour la première fois du beurre dans ses épinards.

Tel est Le Pressentiment, un film qui prend plaisir à se déconnecter, à ne pas bouger tout en cherchant dans cet effacement le maximum de solution dramatiques. Il y a chez Darroussin un appel refoulé de la fiction, une volonté d’indifférence contrecarrée par les événements. On ne parlera donc pas de film à la première personne, tarte à la crème dont la presse entière et Darroussin le premier s’empiffreront, mais plutôt d’un film à la troisième personne. L’acteur s’échappe autant que le réalisateur le remet à sa place et enregistre ce qu’il y a autour. Témoin, l’ouverture en gros plan sur Benesteau qui se demande « ce qu’il fout là ». Le « là », c’est le plan suivant, large, d’un cabinet d’affaire où transitent une armée de cols blancs. Ainsi avance le film, succession de fuites et de recadrages, enfilade légèrement somnolente mais pas désagréable. C’est que cette cadence imperturbable est en soi une étrangeté : Benesteau, personnage existentialiste, n’en reste pas moins bredouille dans sa quête. Il dort, il bouquine, se plaît à court-circuiter son biotope. Un voisin curieux, une couturière frustrée enrichissent le petit théâtre humain dont il est le metteur en scène puis disparaissent aux profits d’autres.

Sur ce plan-là, le film est d’une extrême précision, enregistrant les conversations comme l’on vole quelques confidences de voisins de café d’une oreille mi-attentive mi-désinvolte. C’est aussi la faiblesse de Darroussin dont on sent qu’il s’y appuie non sans complaisance, quitte à faire du film un pilote automatique un poil fastoche. Du coup, son Charles Benesteau est l’archétype du personnage darroussinesque construit au fil des seconds rôles, sorte de Jean-Pierre Bacri version douce, sympathique, mais au fond qui ne dit rien de spécial. On est assez loin d’Elie Semoun dans Aux abois, personnage cousin, mais autrement plus fascinant, tenu par le sens ludique d’un vrai cinéaste de métier. Ce qui manque sans doute à ce film, ouvertement tenté par le souci du détail, les instruments, les dialogue ciselés, c’est peut-être cela : un discours, une grammaire qui sublime et enrichit la simple présence de l’acteur et ses louables intentions.

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