Difficile de voir aujourd’hui, sur un même écran, ces deux-là, alpacinorobertdeniro, surtout après le millier de sketchs, parodies et autres imitations youtubio-SNLiennes ayant capitalisé sur le fantasme de réunir ceux qu’une génération de Corleone avaient séparés voici 33 ans. La rencontre, on le sait, eut à peu près lieu il y a longtemps déjà – Heat, Michael Mann, 1995. Mais peut-être à cause de ce brillantissime polar et de son esquive (les deux dans le même film, pas dans le même plan), on a toujours l’impression qu’elle est en suspens, à faire, à venir. Qui décrochera le gros lot et la double signature, qui signera Al-Robert Pacino de Niro ? Elle est bizarre, cette obsession, qui ne tient qu’au décret communément admis voulant qu’Al et Bob sont, presque officiellement, les deux plus grands acteurs de leur génération – comme on dit. Bizarre paradoxe : on se languit de les voir ensemble, réunis, complices, comme si c’était un exploit, alors qu’on se les figure inséparables depuis toujours, cabotinant main dans la main dans mille et un sketchs d’imitateurs (Les Inconnus, en leur temps, avaient compté parmi les premiers à sentir le truc). Paradoxe que résout à sa manière ce navet, La Loi et l’Ordre, et son titre ganache : Pacino et De Niro, jouent ensemble, si si, c’est un duo comme Chevalier et Laspalès ou Rox et Rouky, la preuve, ils traînent dans des polars de troisième zone. Celui-là est gratiné : scénario bidon avec twist super craignos et repérable à 10000000 Kms, mise en scène de direct-to-video. C’est un peu leur Une Chance sur deux à eux, ils ont l’air de deux pépés qui se tapent sur la bedaine.

Robert De Niro débite des fuck avec la bouche de Robert De Niro, les yeux de Robert De Niro, les gestes de Robert De Niro : à ce point d’auto-caricature, ce n’est pas la statue qui se déboulonne, c’est autre chose, une sorte de brouillage qui renvoie le mythe à son possible néant. A quoi ça tient, la légende de De Niro ? Did you fuck my wife ? Are you talking to me ? Des questions simples, trois fois rien. Mais des gesticulations jamais vues auparavant. C’était, de la part d’un acteur, des inventions géniales. Et les singer aujourd’hui, c’est juste pathétique, l’âge n’arrangeant rien, non plus qu’un pantalon remonté de plus en plus près du nombril, façon Chirac. Si quelques scènes beaufs et machistes alourdissent l’addition, La Loi et l’Ordre rappelle au moins, par défaut, par l’absurde, que De Niro fut aussi celui qui voulait empêcher Christopher Walken de mourir dans un bouge vietnamien, qui soulevait sa femme et riait quand il était boxeur, qui était The King of comedy – des douceurs, une bouche décrispée. Pacino, c’est autre chose : au fond il a toujours été plus grand, plus beau, plus subtil, précis et inventif que son compère, plus flamboyant mais il lui a toujours manqué un areyoutalkingtome, un didyoufuckmywife. Ici, il n’a que des « partner ! » et des « you’re a good cop » à dire, une bagouze, un verre de whisky à empoigner, et sa malice à faire régner au-dessus de tout – rien que de pauvres trucs. La Loi et l’Ordre proxénétise leur dialectique sous la mécanique du good cop / bad cop et c’est misérable.

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