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Jeanne d’Arc sur les Champs-Elysées. Un dimanche matin, Luc Besson, comme à son habitude, présente son film hors délai à la presse (la sortie a lieu trois jours plus tard). Encore une fois, il s’agit de préserver le mystère, la magie Besson. Pourtant, des projections ont été organisées pour quelques revues soigneusement sélectionnées, dont Première qui en est à sa deuxième couverture de Milla Jovovich. 2h40 minutes plus tard, à la sortie, le critique reçoit son petit dossier de presse et la B.O. du film. Entre-deux, il a vu le huitième opus de Besson. Et une nouvelle fois, c’est une catastrophe, une insulte au cinéma et surtout à l’intelligence du spectateur.

Que dire, à part soulever l’indigence du scénario (1 : la Révélation, 2 : la Bataille, 3 : le Procès), la nullité crasse de la mise en scène et la pauvreté de l’interprétation. Difficile en plus d’être objectif. Depuis une quinzaine d’années, Besson nous gave des films primaires, douteux (Léon est un vrai polar pédophile), bandes dessinées naïves, colorées, sexistes et débiles, sans scénarios ni formes. Pourtant, Besson cartonne. « Auteur » français préféré des jeunes (dans un pays où l’animateur de télé numéro un est Lagaf, tout est possible), il flatte les bas instincts du public et ramasse à chaque fois la mise. Avec Jeanne d’Arc, il réalise son film le plus atypique (on voit mal comment celui-ci pourrait cartonner), un truc long, lent, bavard, avec une seule scène de bataille que Besson est absolument incapable de filmer correctement. Même s’il tente de pomper Braveheart de Mel Gibson, Besson ne fait rien d’autre que du Disney. Même imagerie à trois balles : la jeune Jeanne qui court au ralenti, comme dans une pub pour un fromage, dans les champs de coquelicots, ou l’apparition de Dieu en images de synthèse dans les nuages (véridique !). Même façon de représenter les méchants Anglois comme des gargouilles (têtes de monstres, oreilles décollées, dents pourries). Filmés plein cadre, les fourbes bougent la tête de droite à gauche, roulent des yeux pour bien faire comprendre qu’ils sont méchants. Bref, c’est Mulan au pays du Bossu de Notre-Dame.

Plus accablant encore, la mise en scène. César du meilleur réalisateur pour le Cinquième élément, Besson refait pendant plus de deux heures et demie le MÊME plan : un plan serré, avec un zoom très lent sur le visage au milieu du cadre, le tout ponctué d’un coup de grosse caisse d’Eric Serra. Une musique assourdissante, entre André Rieu pour les violons en folie, le new age foireux d’Enigma et le pompage intégral de Carmina Burana de Carl Off lors de la scène du bûcher. Impossible également de passer sous silence les acteurs : ils n’existent pas et se bornent à faire de la figuration. Etonnant quand on a des pointures comme Malkovich, Hoffman ou Dunaway, tous sous-employés. Quant à Milla Jovovich, elle joue pendant tout le film sur un seul registre, celui de l’hystérie. Pas très facile de s’identifier à elle ou même de ressentir quoi que ce soit pour ce personnage, parfois blonde « Belle des champs », parfois brune Nikita qui postillonne sur ses soldats ou qui jouit en silence pendant le sacre de son roi. En tout cas, la haine de Besson envers les femmes est entière et la scène du viol de la sœur, et surtout celle de la vérification du pucelage, avec la caméra entre les jambes de l’ex-femme du réalisateur, sont des sommets de dégueulasserie. Quant au sujet même du film, on se demande pourquoi il a séduit Besson. Que voulait-il dire de plus que Dreyer ou Rivette, que pense-t-il de cette icône de l’Histoire de France ? On ne le saura jamais.

Pour tenter de comprendre, on lit le dossier de presse où le sieur Besson nous débite ses platitudes. « La première chose qui m’a vraiment étonné et que je ne savais pas, c’est que Jeanne est morte en 1431 et a été canonisé en 1920. Il y a un vide de 500 ans qui m’a laissé coi ». C’est clair, Besson se prend pour Jeanne d’Arc, metteur en scène et martyre, aimé par le grand public, détesté par l’ »intelligencia » et la critique. Démonstration en trois points.
1 – la Révélation : Besson sera cinéaste, il a la révélation tout petit.
2 – la Bataille : grand défenseur du cinéma français, Besson tente de bouter le cinéma américain hors de notre beau pays ; tout cela pour faire du film US de seconde zone.
3 – le Procès : depuis des années, la réalisatrice Kathryn Bigelow (Point Break) essaie de monter un Jeanne d’Arc, tout d’abord avec Sinead O’Connor, puis avec Claire Danes. Pour faire décoller le projet, Besson devient le producteur de Bigelow. Trois ans plus tard, le Jeanne d’Arc de Besson sort sur les écrans – cherchez l’erreur – et Bigelow attaque Besson au tribunal. La presse française n’en souffle pas un mot !
Jeanne d’Arc-Luc Besson, même combat donc. On croit rêver…