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4
sur 5

« The lost year of Joaquin Phoenix », précise le sous-titre d’I’m still here. C’est précisément cela : un an d’errance au cours duquel l’acteur fétiche de James Gray se délite devant le caméscope de son beau-frère Casey Affleck, au service d’un canular gigantesque – sa retraite d’acteur puis sa reconversion en rappeur. Canular désamorcé à mi-parcours par un faisceau de contre-rumeurs sur Internet. Que la radicalité d’une telle démarche, limite sacrificielle, produise un moment de comédie aussi anodin invite à questionner le sens de la pochade, l’humeur réelle du filmé comme l’humour supposé du filmeur.

Mais c’est justement là tout l’intérêt d’I’m still here, documenteur tordu et ô combien plus perfide que la moyenne. Alors que la loi du genre consiste habituellement à établir une connivence claire avec le spectateur (une parodie pince sans rire du réel, codifiée du début à la fin), le film la transgresse, assujetti à un régime de vraie-fausse roue libre, de fumisterie plus ou moins contrôlée. Car si Phoenix cabotine à l’extrême, fonçant à pieds joints dans les clichés de la star capricieuse en détresse (via des dialogues d’une grossièreté hilarante), sa mutation bien réelle en cachalot alcoolique, hirsute et gélatineux, suppose que le décalage fictionnel n’est pas si béant que ça. Surtout qu’en parallèle, Affleck saisit le temps qui passe sur le même fil ambigu, entre canular foireux et enregistrement brut du réel. Aux quelques apparitions faussement éberluées de stars hollywoodiennes (donc rassurantes), s’ajoute la réaction décontenancée des médias qui, lassés de décortiquer le vrai du faux, finissent par attribuer à l’acteur le traitement classique réservé aux authentiques has been dégénérés.

De cette logique poreuse assez cruelle, Phoenix en sort donc lessivé, mais surtout rembarré dans ses clichés habituels d’acteur tourmenté, sa tartuferie révélant le fossé profond qui le sépare d’un grand comique et que quelques impros fulgurantes ne suffisent pas à combler. Comme c’est au fond ce que raconte directement le film (l’incapacité d’un homme à repousser ses limites et à contrôler son destin), on rigole souvent, mais jaune, tant la dérision et l’introspection se confondent et l’ensemble, parfois, de virer à la purge thérapeutique où Affleck tient le rôle d’aide-soignant et de garde-malade. A cette aune, I’m still here peut se voir comme le pendant cauchemardesque et siamois de Somewhere. Les deux films respectent le même programme aliénant de débauche glamour (bien que clochardisé, Phoenix conserve une élégance débraillée), pour s’engluer dans une vacuité existentielle presque identique. C’était sans doute une année de perdue, mais sûrement pas un film pour rien.