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Le cas Sofia Coppola a toujours été épineux. Chacune de ses précédentes mignardises acidulées implorait l’indulgence pour la « fille de », pour le courage qu’elle eut de braver à la fois les soupçons de népotisme et les traumas occasionnés par ses tâtonnements d’actrice. En grattant bien les couches de vernis de Marie-Antoinette, on pouvait encore s’attendrir pour une forme de gratuité insolente mais assumée. Rien à sauver en revanche dans Somewhere, qui revendique sa vacuité avec une complaisance et une arrogance proprement insupportables : difficile cette fois de nier l’évidence, et de pardonner encore à la fille Coppola ce complexe péniblement traîné, ce besoin d’asseoir un statut d’auteur hors des jupes de Francis. Car ce complexe, au lieu d’être le moteur de son émancipation, l’a menée au style préfabriqué de cette vaste blague présomptueuse qu’est Somewhere.

Un préambule désolant de didactisme donne le ton du film et cerne bien le problème qu’entretient Sofia Coppola avec la notion de « cinéma d’auteur ». Dans quelque désert, un joli bolide traverse le champ, puis la profondeur en sens inverse ; il repasse par ou il était apparu, et finit par s’immobiliser. Le tourneur en rond s’extirpe du véhicule, et l’on est bien sûr censé goûter à l’égarement d’une âme en peine, perdue on ne sait où, « quelque part » – dans le flou artistique, certainement. Tout ça prend deux minutes, durant lesquelles se trahit une conception du cinéma assez navrante : tant que la durée du plan s’étire, que le silence est d’or, que peu se dit pour montrer beaucoup, tout va bien, on est membre de la grande famille Sundance, pataugeant gaiement et l’œil snob entre les vagues françaises, italiennes ou new-yorkaises. La suite ressert sans vergogne l’argument narratif de Lost in translation (autrement plus brillamment incarné et interprété au demeurant), et confirme ce désir désespéré de rattraper le train des indés américains des trente dernières années. Notre star virile regarde passer le vide dans sa suite du Château Marmont, se commande des jumelles strip-teaseuses, coure quelques jupons dans des fêtes d’étudiants. Le vide de son quotidien sert à Sofia Coppola de prétexte fallacieux pour fourguer un minimalisme des plus horripilants, tout en petites cuillerées de crème glacée, de parties de Guitar hero muettes, de gestes anodins mais tellement, tellement lourds de sens. Le tout joliment emballé dans des plans-séquences interminables et auto-satisfaits, franchement laids – et dépourvus du cachet pop qui pouvait susciter, dans les précédents films, un soupçon d’intérêt. Dans une sorte de caricature du Jarmusch ancienne manière, les bières se sirotent et les corps se trémoussent sur des playlists d’adolescente cool, tout et n’importe quoi se contemple avec une béatitude stérile indigne du premier performer-vidéaste d’opérette venu.

Tout le tragique du projet réside dans son incapacité à trouver un contenu pour justifier cette mise en scène en forme de carte de visite arty. Il faudra beaucoup de mauvaise foi ou d’imagination pour accorder crédit aux pistes grossièrement tracées (et déjà empruntées, avec plus de finesse, dans Lost in translation), à savoir le blues de l’acteur en coulisse, humanisé par l’absence de projecteurs, et flanqué d’une gamine qui observe son père faute de pouvoir vivre avec. L’incursion de la fillette de l’anti-héros, petit alter-ego de Sofia qui n’est pas sans rappeler celui de l’affreux La Vie sans Zoé (court-métrage écrit pour son père à l’adolescence) s’annonce évidemment comme un enjeu biographique, aussi maigre soit-il. Mais il ne servira que le tableau poignant de la gamine délaissée, spectatrice de la dérive de son papou rongé par la culpabilité. Deux perceptions, deux sensibilités nonchalamment additionnées pour ne surtout rien raconter, et se contenter de ressasser cette douleur de demi-orpheline martelée depuis Virgin suicides

Se pose alors la question : qu’est-ce qui fait courir Sofia ? Sans doute, on le craint, le plaisir égocentrique de peindre toujours le même petit bagage biographique sous un nouveau jour, ici un peu moins pastel que d’habitude, mais drapé sous des apparats de sobriété qui cherchent maladroitement à forcer son entrée dans la cour des grands cinéastes. Somewhere a des airs d’autoproclamation, de serment d’allégeance à ce que notre jeune fille à la caméra se figure probablement comme une forme de sincérité ou la maturité artistique. La vanité est sans bornes, mais elle ne trompe pas. Vague à l’âme sexy, titre faussement poétique, maniérisme buté, tout participe à un mirage de profondeur, au-delà duquel on verra facilement que le petit univers chaud de Sofia Coppola n’a jamais été aussi insipide.