Nié côté japonais, tabou côté chinois, le massacre de Nankin, perpétré par les troupes d’Hiro-Hito en 1937, demeure un sujet chatouillant pour les deux pays. Preuve que la douleur reste vive, les problèmes rencontrés par City of life and death avec la censure en Chine : le réalisateur Chuan Lu a été suspecté de tendresse douteuse envers l’ennemi, malgré 2h15 d’exécutions de masse et de viols collectifs administrés par des Nippons ricanants – parmi eux, un petit sous-off culpabilise, il est vrai. Vu d’Europe, on se pince devant un tel procès d’intention tant le film, à première vue, paraît sponsorisé par les caciques du ministère de la propagande. Il faut dire que City of life and death reprend les canons staliniens des cinéastes officiels, type Zhang Yimou dernière période (Hero, Le Secret des poignards volants) : fascination pour les masses, les images fardées (ici un noir et blanc cendré, beau et lourd), le tout drapé dans un pompiérisme patriotique enclumesque, qui donne au film un côté monument aux morts labellisé.

Ceci dit, compte tenu de l’opacité du tabou (personne en Chine n’avait osé mettre en scène ce que le Japon définit officiellement comme des « incidents »), une telle forme n’est pas forcément inadéquate. D’ailleurs, sur la représentation de la barbarie nippone, Chuan Lu aurait pu faire pire – du Mel Gibson, par exemple. Il y a bien quelques martyrs emblématiques que le récit suit de près, mais le film recadre plus large sur la foule domptée par l’occupant, masse stockable et divisible comme du bétail. Il s’agit moins de faire pleurer dans les chaumières que de proposer une lecture historique globale, repliant la terreur japonaise sur le nazisme: élimination systématique des prisonniers qu’on pousse vers l’abattoir à l’aide d’une perche géante, viols, rackets, charniers qui s’étendent à perte de vue.

Il y a plus intriguant : à la longue, City of life and death est moins un film sur l’oppression japonaise que sur les opprimés eux-mêmes. Passé la première demi-heure et les derniers soubresauts de résistance éteints par les Japonais, le récit historique mue en chronique sociale de l’horreur, soit la description du long calvaire enduré par le bon peuple ployant sous les contraintes et les humiliations, s’accommodant de l’extrême sans jamais s’autoriser à fantasmer la libération. On a rarement vu représentation de l’humiliation sociale aussi pure et détaillée, cette dimension-là conférant à l’ensemble un parfum d’étude anthropologique glaçante. Le quotidien n’est que retenue et servilité au pire : s’interdire de hurler quand un caporal défenestre votre enfant, se porter volontaire à la prostitution pour satisfaire la libido de l’occupant, etc. On comprend mieux le malaise de la censure chinoise au sujet du film : s’il condamne logiquement l’ennemi héréditaire, Chuan Lu fait en creux le procès de la dictature et de l’oppression sociale.

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