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Jour 11: Retrouvailles sur la ligne d’arrivée

Hantologie

À la fin du Haneke: le personnage d’Huppert vient de tordre (littéralement) l’un des doigts de son fils pour le mater et puis s’écrie, avec cette innocence glacée qui n’appartient qu’à l’actrice, épaules et sourcils levés ensemble, yeux grands ouverts: « Qu’est-ce que j’étais censée faire ? » Effet comique redoutable, et impression troublante de voir revenir soudain, dans le corps du personnage imaginé par Haneke, un autre personnage: celui qu’Huppert jouait l’an dernier pour Verhoeven, dans Elle. Même effet body snatcher hier, dans le Lynn Ramsay. Le personnage de Joaquin Phoenix, assis dans un placard, se fait suffoquer – c’est son habitude – dans un emballage plastique de pressing. Au sommet de l’emballage, cette phrase en grosses lettres, typiquement américaine: « We <3 our customers ». C’était la même phrase, sur le même emballage, dans Two Lovers où Phoenix jouait déjà un grand dadais meurtri et suicidaire, si bien qu’on jurerait que dans le placard, c’est le Leonard Kraditor de James Gray qui est de retour. Des revenants, donc, ramenant avec eux le souvenir de grands films découverts ici-même, pour hanter d’autres films, nettement moins bons, et une sélection 2017 dont la faiblesse globale n’est plus un secret pour personne. Voyons-y la malédiction de cette soixante-dixième édition, bâtie non pas sur un vieux cimetière indien, mais sur une décennie de sélections certes inégales (c’est bien normal), mais qui ont rarement donné l’impression d’être à la peine comme celle-ci. On en reparle demain, au moment du bilan.
JM

Reprise

Il fallait bien les salles du Palais des festivals pour accueillir nos retrouvailles avec l’univers de Twin Peaks. Les salles, c’est à dire : l’écran sans bord des vieux rêves qui reviennent, la profondeur d’un son où les silences lynchiens se font mieux entendre, et, surtout, une communauté. Celle, longtemps orpheline, d’un cinéaste parti en semi-retraite, et d’une œuvre télévisuelle génialement impure, mélange de soap teenage dégénéré et de terreur cryptique. Que pouvaient-ils donc espérer retrouver, ces spectateurs venus communier dans un espace décoré du même rideau que celui de la loge noire de la série ? Leur jeunesse, probablement. Ou, plus précisément, ce sentiment qui les étreignait au moment où chacun d’entre eux avait découvert la série d’origine. Ce sentiment qui est un âge. Voir les deux premiers épisodes de cette troisième saison, pensée par son auteur comme un très long film, c’était donc venir à un rendez-vous pour prendre des nouvelles de soi-même, après dix jours de festival où l’on avait tout fait pour s’en débarrasser. Lynch est notre thérapeute. Il nous a donc donné un peu de Twin Peaks, de ses lieux et de ses humeurs, avant de nous le retirer. Un peu : la loge noire, donc, une brève scène à l’hôtel du Grand Nord, le retour du Dale Cooper possédé par la figure maléfique de Bob. Pour le reste, le film qu’on a vu est un patient déploiement de l’univers de son auteur à l’échelle des Etats-Unis. Twin Peaks a désormais dévoré l’Amérique, ses diners et ses casinos, ses lofts new-yorkais et ses résidences de banlieue, posant le même voile de terreur sourde sur  ce qui en compose l’ordinaire. Dans le débat qui a agité le festival autour de la sélection des films Netflix, Lynch a tranché : il a simplement fait revenir tout son cinéma par l’entremise d’une série produite pour la télévision. Tout son cinéma, c’est à dire tout le cinéma : du numérique d’aujourd’hui jusqu’au plus primitif d’hier, enchâssé dans une étrange boîte où les images d’un outre-monde finissent de se révéler, comme la pellicule à l’intérieur du cinématographe des frères Lumière. Mais alors la jeunesse ? Que sont devenus ces lycéens de Twin Peaks ? Que pouvait-il rester de leurs parades amoureuses  qui vibraient d’un éclat d’autant plus tragique que le monde des adultes en punissait les débordements ? Il faut attendre la fin pour le découvrir. Une scène, sublime, ou reparaissent certains d’entre eux, vingt-cinq après les avoir quittés. Elle clôt le film autant qu’elle lance la série sur le visage de ses acteurs. Un visage usé, épaissi, mais qui porte encore les traces innocentes de sa jeunesse, et du chavirement de ses émotions pures. Un visage qui s’adressait à nous, qui étions, à ce moment-là, à la fois heureux et triste, et jeune et vieux. Pile à l’âge de notre sentiment retrouvé.
GO

À coups de marteau

C’est à peu près le pire truc qui pouvait arriver à Joaquin Phoenix. Un film entièrement dédié au registre très singulier qui est le sien depuis plus de dix ans et qui a fait de lui, probablement, l’acteur le plus immédiatement bouleversant de l’époque, mais pour réduire ça à un ragoût de tics caricaturaux bouilli dans l’imaginaire le plus neuneu qui soit. Dans You were never really here, Phoenix joue un tueur à gages ahuri et malade à la fois d’une expérience de guerre traumatisante (c’est original), et d’un souvenir d’enfance gratiné (à la maison, papa corrigeait maman à coups de marteau, du coup Joaquin se fournit lui-même chez Leroy-Merlin pour sa panoplie de nettoyeur). Le gros nounours à blessure d’enfance mal recousue, tout en puissance rentrée constamment au bord de l’explosion, c’est le registre que Phoenix a exploré jusque-là sur toutes les gammes du mystère et dont I’m still here, discrète pièce maîtresse à sa manière, avait ausculté le sous-sol intime. Pas beaucoup de mystère en revanche dans les rayons du film de Lynn Ramsay, qui coule cette story dans un moule puceau-complaisant à mi-chemin de Léon et de Drive, maniéré à mort (à sauver toutefois: le score limite traumatisant de Jonny Greenwood) et saturé d’effets (ruptures de ton vaguement scorsesiennes, joies fatiguées des déluges d’hémoglobines) usés jusqu’à la corde.
JM

Un colis piégé

Force est de constater que cette année, malgré l’important dispositif de sécurité, beaucoup de colis piégés se sont glissés dans la sélection officielle. À la lecture du pitch d’In the fade, le Fathi Akin présenté en bout de festival, on s’était pris à croire un peu naïvement à une opportune séance récréative (une femme perd son fils et son mari dans un attentat à la bombe et décide de se venger: le film se vendait presque comme un remake de Kill Bill), capable de nous laver des films-sermons, habituellement nombreux, ingurgités jusque-là. Grossière erreur, née d’un malentendu: on s’imaginait qu’Akin, depuis son dernier film (la sympathique comédie Soul Kitchen), avait fini par renoncer à une tendance croissante, depuis ses débuts prometteurs, à la balourdise. Or le film épouse en tous points la recette de la grosse meringue cannoise: récit chapitré + performance d’actrice qui chouine sans maquillage + regard de père la morale désaffecté +  une pincée de nazis + carton de fin certifié « état du monde ». Ça nous apprendra.
MJ

Persévérance

À l’ombre de la compétition, et il faut s’en réjouir, beaucoup de belles découvertes cette année parmi les sélections parallèles. La beauté de Belinda, présenté en clôture de l’ACID, n’a toutefois rien d’une révélation pour qui a suivi, sur la carte des autres festivals, le cheminement patient et admirable du cinéma de Marie Dumora. Belinda offre de mesurer très littéralement le chemin parcouru, en tressant sur un même fil des images vieilles de quinze ans, d’autres très récentes, et d’autres encore à mi-chemin. Depuis quinze ans, donc, Dumora fait de film en film le portrait au long cours d’une famille Yéniche, en Alsace, et plus particulièrement de Sabrina et Belinda, duo de soeurs rencontrées à l’abord de leur adolescence et dont ce nouveau film, recentré sur la deuxième, retrace en puisant dans les images accumulées le destin modeste, douloureux et opiniâtre. C’est deux fois le destin d’une communauté. Celle des Yéniches d’abord, dont le film évoque l’histoire en transparence – quand Franz, le père, fait revenir l’histoire des camps à partir d’une photo de famille. L’autre est plus intime, et c’est le vrai fil rouge de l’histoire de Belinda: c’est un désir de famille (le film va de baptême en mariage, de séparations en retrouvailles) qui s’entête à résister à l’adversité. Dans l’une des plus belles scènes du film, Belinda et Thierry, qu’elle est sur le point d’épouser, décodent avec peine leur contrat de mariage, et on a l’impression que sur le papier il y a le mode d’emploi de la vie elle-même, cette vie qu’il s’agit de vivre en faisant de son mieux, en s’appliquant, en ravalant constamment les coups portés par le destin – le mariage, finalement, sera célébré entre les quatre murs d’une prison. « On verra bien », dit Belinda qui a renoncé à déchiffrer tous les alinéas du contrat, et ce « on verra bien » est la morale minuscule et émouvante qui donne son cap au film. Lequel, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, n’offre aucune prise aux clichés par lesquels on est toujours tenté d’accueillir pareils récits documentaires – le genre: éloge d’une battante / hymne à l’héroïsme des déshérités. Quand, parmi le public de l’ACID qui ne tarissait pas de questions, on lui parle anthropologie, Dumora répond littérature et effet Belinda tient moins de l’exposé de sciences sociales que du roman-fleuve; c’est avant tout le portrait très délicat d’un visage d’enfant, changeant au gré des épreuves adultes. Ailleurs elle évoque Ford ou Chaplin, et paradoxalement ce double magistère parle pour sa modestie, qui consiste épouser la persévérance de son personnage avec une endurance égale. « On verra bien »: c’est la morale du film lui-même, la belle patience qui lui permet justement de voir bien – c’est-à-dire regarder un personnage comme peu de films se donnent les moyens de le faire.
JM

Chronic’art recrute #saison 3

Un seul film aujourd’hui, le dernier de la compét’, et les Palmes personnelles de chacun de nos candidats. À deux coudées du finish, Isabelle, Mathieu et François se rejoignent sur le podium. Résultats définitifs demain.

Tous les résultats ici :

  • Benoit Smith

    Erreur: le dernier film de Fatih Akin, c’était l’épouvantable « The Cut » sur le génocide arménien. À vous croire, il ne s’en est pas remis.

  • Pablo boulanger

    Fini les articles ??????? Il n’y a plus rien à lire sur le site ???? Pourtant, il ne manque pas de belles plumes…domage !