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2
sur 5

Jim Carrey n’a jamais eu l’occasion, si ce n’est lors de quelques scènes du jouissif The Grinch de Ron Howard, de profiter de cet état de grâce qui le portait lors du coup double Fous d’Irène / Man on the Moon. Avec Bruce tout-puissant, comédie du médiocre Tom Shadyac (Ace Ventura, Menteur menteur), une certitude (le génie de Carrey est intact) ainsi qu’une relative déception : 40 minutes de folie en roue libre, certes, mais engluées dans un marasme de théologie lénifiante et saturée de niaiserie. Aucune folie ne saurait venir à bout des intentions opportunistes d’un mauvais cinéaste (tout rameuter sans rien trier : tous les Jim Carrey possibles et tous les publics) à la solde d’impératifs commerciaux ridicules et formatés « family ».

Le concept du film est à double tranchant : extraordinaire en ce qu’il ouvre à l’acteur un champ infini de modulations délirantes (donner à Carrey tous les attributs d’un dieu et le voir transformer le monde en grand chantier apocalyptique), mais aussi très dangereux en ce qu’il engage toute l’idéologie souterraine de la comédie familiale hollywoodienne dans ce qu’elle a de plus pataud (le rapport au miracle et à toute la bonne conscience judéo-chrétienne qui le nourrit). Le film, lorsqu’il laisse s’échapper Jim Carrey, devient énorme : voir l’acteur tester ses pouvoirs et déclencher les catastrophes relève du jouissif absolu. Mais très vite, le vrai Dieu (Morgan Freeman) revient avec ses gros sabots mettre de l’ordre dans le déluge. La légèreté se dissipe et la catastrophe, alors, prend vraiment forme : 30 minutes d’explication de texte funèbres concernant le libre-arbitre et la capacité infinie de miracles de proximité gisant dans le cœur de chacun.

Il est navrant de voir comme les récentes comédies hollywoodiennes faussement ironiques et décalées (de American beauty à Monsieur Schmidt) usent avec ambiguïté de leur potentiel réel de nocivité pour toujours se rétracter sous l’effet d’une indicible panique (l’argument du petit africain pour Mister Schmidt, l’incarnation ridicule de Dieu ici). Un bon tiers de supra-Jim Carrey, alors, n’est rien en comparaison des deux autres (début laborieux et interminable fin) qui enferment l’acteur comme les murs d’un suffoquant capharnaüm. Bruce tout-puissant, comme Monsieur Schmidt, sont de vrais films malades, symptômes d’un détraquement idéologique : traîtres héritiers d’un âge d’or de la comédie socialo-féerique américaine (de La Vie est belle à Monsieur Smith au Sénat) et en même temps drôle de mélange de cynisme pas fier de lui et de puérilité tape-à-l’oeil. A l’aune de ces compromissions, la véritable folie, évidemment, n’opère que trop peu.