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Est-il nécessaire, dans La Chose publique, de faire le tri entre le publique et le privé, le sentiment individuel et le l’expression collectif, le réel et la fiction, la télé et le cinéma, la vidéo et la pellicule, les hommes et les femmes, les maris, les amants et les autres, et tout le reste ? Sans doute pas, car le film de Mathieu Amalric, s’il n’était pas à ce point bordélique dans l’inceste, ne serait rien qu’un assemblage informe de tout cela. Son film, ou plutôt ses films, Amalric préfère volontiers les laisser en état transitoire, indécis -des brouillons alertes. Films au pluriel, parce que dans La Chose publique, il y a au moins deux autres films. L’un est une sorte de home movies, un documentaire sur un couple (les happy fews sauront s’y retrouver). L’autre s’intitule Le Lit national, c’est une commande passée par Arte à Philippe Roberts, cinéaste de son état, pour sa série « masculin-féminin ». S’il est vrai que la chaîne culturelle a demandé à Amalric un film sur le thème de la parité, le cinéaste a remis sa copie dans une boîte inattendue, cette chose publique en question -cette chose rendue publique.

Dans La Chose publique, donc, un cinéaste (joué par Jean-Quentin Châtelain, comédien helvétique dont on se souvient surtout de l’interprétation très particulière de Jason dans le Médée mis en scène par Jacques Lassalle, qui avait défrayé la chronique théâtrale parisienne il y a deux ans) entreprend de réaliser Le Lit national, mais il hésite entre un semi-documentaire sur les rapports hommes / femmes dans un salon de coiffure de province, et une fiction sur la campagne électorale à l’heure de la loi sur la parité. Mais voilà que sa femme, comédienne, la mère de ses enfants, lui annonce qu’elle est amoureuse d’un autre homme, un journaliste sportif.

Amalric entretient joyeusement la confusion des genres : la DV semble réservée à la sphère privée, au film de couple, quand le 35mm est promis à la fiction, à l’art noble, et puis tout s’inverse in extremis. La fiction, le récit, n’est jamais pour Amalric (chacun, dans La Chose publique, joue son propre rôle, jusqu’à Jérôme Clément, patron d’Arte) le cache sexe de l’intimité, du réel. S’amusant de la caricature de l’artiste parisien exhibitionniste, le cinéaste expose son double dans la vitrine d’un magasin de literie -in bed with Mathieu Amalric-, comme un défi bouffon lancé à la machine cinéma : « Vous voulez parler des rapports hommes / femmes ? En voilà un, tout nu. Mais la femme, elle, est insaisissable ».