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2
sur 5

L’unité de ce film dont le scénario ventile les personnages et les scènes selon un mouvement centrifuge tient dans le jeu de mots de son titre : les Saltim sont deux frères héritiers d’une banque, dont l’un, Bruno (Bouvet) renonce à son poste à condition que la banque continue de financer son théâtre -autour duquel gravitent une série de saltimbanques, moins au sens propre (les décors vont de la maison bourgeoise des Saltim à l’appartement d’intello précaire de la traductrice des pièces montées au théâtre, et du Fouquet’s au boui-boui où les comédiens déjeunent d’un boeuf-carottes) qu’au sens d’un dispositif formel qui ne tient pas en place (le sens étymologique de saltimbanque, c’est « qui saute sur un tremplin ») : Jim, le patron du petit restaurant, organise un mystérieux trafic de tableaux, Bruno Saltim supprime les répétitions d’une pièce de Tchekhov pour se payer un spectacle de clowns, et Vanessa (Jeanne Balibar), ex-grande tragédienne devenue costumière, apporte à Berlin des chaussures de scène qu’elle a confectionnées pour une actrice jouant Marie Stuart.

Vous suivez ? Non ? C’est justement le but : pôle des regards et des paroles des autres, Vanessa ne cesse de s’y soustraire, de se tenir volontairement, quoique non sans hésitations, en retraits des projections de leurs désirs respectifs sur sa personne jadis publique. Ainsi, les vies des uns et des autres sont-elles filmées sous un angle presque anamorphique -on n’y aperçoit que les points de fuite. Leurs dialogues prononcés avec une artificialité qui fait problème (mais « saltimbanque » veut aussi dire « mauvais orateur ») tissent un réseau sans pour autant converger vers des résolutions, et surtout pas un quelconque dénouement. Tout au plus, des coïncidences qui n’en sont pas, des moments furtifs de reconnaissance : la mère des frères Saltim a demandé à Vanessa, nièce de l’ex-femme de Bruno, d’être sa lectrice particulière ; Vanessa ignore qu’elle apporte à Berlin les chaussures à l’un de ses anciens amants, etc. Vie et théâtre, dans Saltimbank, sont mis en parallèle, certes, et topographiquement juxtaposés (le troquet fait office de coulisses), mais ils ne sont jamais inversés ou confondus.

Sur un mode pirandellien, Jean-Claude Biette fait circuler les répliques de théâtre, l’argent et les objets (des chaussures ne peuvent être livrées qu’à pied) en un mouvement qui par sa liberté ravit autant qu’il peut ennuyer. Car pour peu qu’on ne soit pas saisi d’emblée par la curiosité de connaître mieux les personnages dont des bribes de vie nous sont livrées, leur univers parisien de « théâtreux » peut paraît manquer d’air, et le nomadisme des saltimbanques, semble tout relatif. Moins comique que pensif, Saltimbank, de par l’omniprésence du théâtre et de Jeanne Balibar, évoque forcément Va savoir de Jacques Rivette, mais c’est pour s’en révéler le double fantomatique, où pourrait bien s’inscrire le deuil du jeu. Une comédie de clown blanc.