Le festival International de Films de Femmes de Créteil a fêté l’an dernier ses vingt ans d’existence. A cette occasion, Jackie Buet, directrice du festival, s’est plongée dans ses souvenirs, a ouvert les cartons d’archives papier et vidéo et convoqué des spécialistes pour réaliser un ouvrage qui retrace, au travers de 20 ans de programmation, le parcours de 6 générations de réalisatrices : un pan entier de l’histoire du cinéma… La sortie de l’ouvrage, Films de femmes, 6 générations de réalisatrices, lors de la 21e édition du festival, est l’occasion d’évoquer avec son auteur le passé croisé du festival et des femmes cinéastes.


Chronic’art : Quelle est l’origine du festival ?

Jackie Buet : C’est la conjoncture de deux choses qui a été à l’origine de la création du festival. A l’époque, je travaillais dans un lieu culturel, les Gémeaux, à Sceaux, dont la directrice (Elisabeth Tréhard) a été avec moi la co-fondatrice du festival. Nous avions toutes les deux envie de travailler sur le cinéma. Parallèlement, nous étions impliquées dans l’engagement féministe. Nous nous sommes rendues compte qu’on ne rencontrait quasiment jamais de réalisatrices dans les festivals français, alors que dans certains pays, en Allemagne, en Suède, au Canada, une cinématographie féminine était en train d’émerger. On a pensé que ce serait formidable de donner à ce cinéma une vitrine en France. Finalement, petit à petit nous nous sommes prises au jeu, et le festival a continué au fil des ans : on a montré des films formidables, rencontré des réalisatrices enthousiasmantes… Progressivement, nous avons eu envie d’ouvrir le festival à toutes les réalisatrices françaises et nous avons donc créé une section court métrage et une section films de télévision pour qu’elles puissent présenter aussi des films à moindre budget. Il s’agissait de prospecter et de les défendre. On voulait les faire témoigner de leurs difficultés. Très rapidement le festival a connu un succès public.

Vous dites souvent que la particularité du festival est qu’il s’adresse au grand public. Comment mettez-vous en pratique cette volonté ?

Oui, en fait c’est un festival très professionnel pour l’organisation, la qualité de la sélection, mais nous avons voulu, aussi, que le public soit au rendez-vous. Depuis le début, nous faisons donc un énorme travail de relations publiques pendant toute l’année, grâce à notre réseau de contacts, qui est constitué par les associations, côté femme ou côté culture.

Comment procédez-vous à la sélection des films ?

Nous partons d’une information lancée dans le monde entier pour le recrutement des films, mais aussi de nos correspondants sur place qui nous tiennent au courant des films importants. Ainsi, nous recevons environ 1000 films par an qui sont visionnés et stockés. Même si nous n’en sélectionnons que 140, nous disposons ainsi d’un vrai fonds documentaire sur le sujet du film de femmes. Nous avons le projet d’ouvrir un centre de consultation qui serait accessible au public, aux chercheurs, aux journalistes à l’horizon 2000.

Comment avez-vous procédé pour écrire un ouvrage qui retrace toute l’histoire du festival ?

Le livre est la quintessence de nos archives. Il s’agissait de restituer notre travail en présentant chaque année un pays ou un continent. J’ai coordonné l’ensemble de l’ouvrage, mais nous avons fait appel à des journalistes avec lesquels nous avions déjà travaillés, comme François Audé, pour écrire des textes plus précis sur une cinématographie nationale.

En tant qu’observatrice privilégiée, avez-vous perçu l’émergence d’une sensibilité et d’un langage cinématographique précis lié au cinéma féminin ?

Oui, je trouve que c’est évident chez les réalisatrices qui ont affirmé leur style, comme Claire Denis ou Chantal Akerman. Mais de façon plus générale, il y a quelque chose sur le rapport au temps, à la durée, qui est très commun à certaines réalisatrices. C’est un fil qui pourrait être féminin. Mais c’est aussi un cinéma qui laisse du vide pour que le spectateur soit livré à l’incertitude, à l’interrogation sur son propre univers. Un autre caractère est le traitement de l’univers privé, de l’espace fermé, de l’intime. Les femmes donnent de la force à des événements petits, contrairement aux films d’action. C’est dans le petit que se trouve le spectaculaire… Mais on retrouve cela chez Wenders ou Bergman. Je l’attribue à un cinéma féminin qui n’est pas réservé aux femmes…

Justement, ce choix de s’intéresser seulement aux femmes n’est-il pas un peu limitatif et artificiel ?

Non, parce qu’on a jamais enfermé le festival dans le féminin. Finalement, on programme aussi des réalisateurs (dans le cadre de l’hommage rendu chaque année à une actrice, Jeanne Moreau en 1999). Mais en réunissant les femmes dans un lieu spécifique, on les rend mieux visibles au yeux de la profession.

Dans le billet qu’Agnès Varda a consacré au festival, en préface de votre livre, elle écrit qu' »il y a ceux qui n’y vont pas ». Y a-t-il eu des moments, et cela se ressent-il aujourd’hui, où les hommes rejetaient la démarche du festival ?

Bien sûr, il y a ceux qui n’y vont pas ! Ce label de « films de femmes », que l’on veut positif et large d’esprit, est parfois perçu comme féminin de façon limitative, alors qu’on explore aussi bien le masculin que le féminin. On est au cœur du débat actuel sur le gender. Aux USA, des universités entières travaillent sur cette question qui est ignorée dans notre pays. Or, c’est une vraie question car ce sont deux pôles de la société qu’on a entièrement répartis et que nous voudrions rendre plus perméables… On a envie que ça change ! Il faut discuter à nouveau de tout cela… même si c’est très intéressant que certains films parlent d’autres choses que de ce sujet, bien sûr !

Dans votre ouvrage, la période 1980-88 s’intitule « les réalisatrices et le renouvellement du cinéma français ». On sent sous la plume de Françoise Audé comme un cri de victoire parce qu’en 1997, sur 121 longs métrages, 21 étaient réalisés par des femmes (contre 10 en moyenne de 78 à 88). C’est bien, mais il y a encore presque 6 fois plus d’hommes qui réalisent des films !

Oui, je sais, c’est encore difficile. C’est pas encore gagné, ça pourrait même régresser, car on sait que dans les périodes de décroissance économique, les femmes peuvent se voir accusées de prendre le travail des hommes… C’est pour cette raison que le festival comporte une dimension dans sa justification s’attachant au statut des femmes. Il y a un aspect féministe et on n’en a pas honte !

Comment cela se ressent-il dans le livre ?

C’est rendu par une petite mention que l’on s’est amusé à mettre sur le côté de chaque page rappelant les dates importantes de l’émancipation des femmes, par exemple l’année où les femmes on eu droit à l’éducation (1850 en France) ou au droit de vote (en 1945). En fin de compte, les femmes ont vite rattrapé tout ce retard ! Je pense que le cinéma est un formidable outil de rêve, d’identification, de prise de conscience, et qu’il est extrêmement important que les femmes l’utilisent.

Pensez-vous que le festival a pu avoir un rôle de catalyseur, ou au moins de révélateur, de cette cinématographie ?

Oui, c’est très net. On reçoit des lettres de réalisatrices qui nous remercient car elles se sentaient isolées, pas justifiées. Et puis il y a aussi une forte autocensure qui joue pour les femmes : elles ne se revendiquent pas facilement réalisatrice ou chef d’entreprise… A ce niveau-là, on pourrait dire que l’éducation a bien fonctionné, dans son rôle de limitation…

Le rêve ce serait que 50% des réalisateurs soient des femmes ?

Oui, j’aimerais, et quand il y aura autant de femmes réalisatrices, le festival passera à autre chose… Mais ce qui est très important, quand même, c’est qu’en France on a progressé, même si cela ne fait que 5% par an ! Dans d’autres pays, c’est beaucoup plus chaotique. C’est pour cette raison que chaque année nous faisons le point sur une région, pour être solidaires des réalisatrices des pays concernés. Depuis le début du festival, nous avons fait une véritable exploration de l’Amérique latine, de l’Inde, des Balkans, de l’Afrique, etc.

A l’avenir, comment pensez-vous faire évoluer le festival ?

Nous essayons de valoriser les femmes qui utilisent les nouvelles images numériques. Car, là, les femmes sont encore vraiment minoritaires : il faut utiliser les ordinateurs, les machines, cela nécessite beaucoup d’argent. C’est une nouvelle orientation pour l’avenir et il ne faut pas que les femmes prennent de retard.

Propos recueillis par

Le festival International de Films de Femmes de Créteil
du 12 au 21 mars 1999
Plus d’infos sur le site Web du Festival

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