Le monde des afro-parisiens est en pleine ébullition. Le dernier Dikongué est enfin dans les bacs. Il est à écouter avec modération cependant. Car son groove acoustique risque de faire mal dans les esprits. Dans le bon sens du terme.

Car on vous l’aura probablement dit : notre homme, on l’attendait de pied ferme. On épiait presque ses moindres faits et gestes sur les différentes scènes où il s’aventurait. Comment allait se présenter son nouvel opus ? Telle était la question qui revenait. Allait-il ressembler au feeling néo-folk du premier album ? Allait-il annoncer un virage à 180° par rapport à ses premiers amours ? On n’en savait trop rien. Certains des artistes afro-parisiens de la génération à laquelle on assimilait Dikongué avaient choisi, après leur premier succès, de ratisser large et de dénaturer un peu leur son de manière à vendre un peu plus de disques. Ne risquait-il pas de tomber dans le même piège, s’inquiétaient les puristes ?

La réponse est non. Le deuxième album, avec ses onze titre bien frappés en compagnie d’une bande de potes talentueux (Wandji, Mbongo, M’bappé, Renoir…), est éclatant de bonheur. Eclatant de vie. Eclatant d’amour. Aussi généreux que son habile instigateur. Mélodies sereines et soignées, harmonies pures et légères, retour sans forcer à des rythmiques plus ensorcelantes… L’artiste -certes- donne l’impression d’entamer un numéro de funambule, puisqu’il s’adresse à la fois au public intimiste ou africanisant des débuts et aux hordes éventuelles de fans qui s’arrachent la signature d’un artiste à la fin de chaque concert. Mais cela ne l’empêche pas de garder la même insouciance (avec un groove plus entraînant) dans cette manière qu’il a d’aligner les mélodies acoustiques ou semi-acoustiques comme de purs instants de magie. Il est vrai que l’accompagnement n’a plus ce côté minimaliste qu’on lui enviait tant il y a deux ans. Mais personne -et c’est sûr- ne regrettera l’apparition heureuse du violon de Nasser Beghdad ou encore du piano d’Alain Jean-Marie. On peut critiquer mais soyons honnêtes : Dikongué ne donne à aucun moment l’impression de se vendre ou de brader son âme musicale.

Sa voix est toujours aussi tendre, douce et mélancolique. Très souple, elle surfe avec autant de naturel qu’avant sur les genres. Elle joue le métissage à merveille, cherche à faire danser les plus récalcitrants mais n’oublie pas ces ballades discrètes du désir qui apaisent les cœurs des premiers fans. Qu’il s’agisse d’un conseil donné aux plus jeunes, des galères rencontrées avec Françoise ou de l’amant indigné sur le titre Ndol’asu, le propos est celui d’un être qui aime la vie et qui aime à partager ce plaisir. C’est peut-être pour cette raison que la dédicace que porte cet album (C’est la vie!) à son enfant nouveau-né transpire la sincérité à fleur de mots, bien qu’avec une certaine fragilité par moments. Certains lui reprocheront certainement ce morceau écrit en français. On l’accusera de vouloir caresser les quotas de diffusion de chanson française dans le sens du poil… à l’instar d’autres artistes afro-parisiens qui exhibent sur chaque album leur petite chanson façon façon. Mais on ne peut lui en vouloir longtemps. Il s’y cache tellement d’émotions… Mais peut-être que cet album, malgré son côté Wa (son précédent), développe cet aspect trop tubesque qui gêne les mélomanes avertis : la préférence de ces derniers va souvent aux morceaux qui donnent l’impression de défier le temps. Or, les tubes ont ceci de particulier, c’est qu’ils sont souvent éphémères… Le temps seul pourra nous le dire en tous cas.

Installé à Paris depuis 89, Dikongué, petit prodige d’une génération qui revendique son ouverture au monde et dont le chef de file pressenti serait -semble-t-il- Lokua Kanza, a appris la musique sous l’influence directe des grands frères (des guitaristes de légende!) de la scène camerounaise (son pays d’origine). Avec cet album, il leur rend doublement hommage. D’abord, en continuant à jouer la guitare, avec un air de sanza entre les doigts, d’où ce son personnel et inimitable qui suscite l’envie. Ensuite, en reprenant le grand Eboa Lotin dans ses envolées (le deuxième titre, encore un tube en puissance). Une manière comme une autre de ne pas oublier ses racines. De s’ancrer dans une culture qui lui a fait découvrir son instrument, bien avant son passage dans un cours de guitare classique en France. Une manière aussi de rendre hommage à ses proches d’hier et de toujours. A ses parents. A sa grand-mère douala qui l’amenait pousser ses premières vocalises à l’église protestante de la « Briqueterie » (un fameux quartier à Yaoundé). A cet oncle surtout qui lui a fait surgir ses premières notes d’amour sur une guitare acoustique. Avant qu’il découvre la tradition, Makossa en tête, dans toute sa splendeur et avant qu’il ne découvre le monde depuis cette jungle parisienne, d’où s’échappe son cri de poète en exil.

Henri Dikongué – C’est la vie (Buda Musique)

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