Comme ses compatriotes islandaises (Björk, ou l’ex-Gus Gus Hafdis Huld), Emiliana Torrini a un caractère bien trempé. Son premier album solo, Love in the time of science, évoque le douceur et la mélancolie. Son auteur, une adorable peste branchée sur du 420 volts…


Chronic’art : D’où viens-tu ?

Emiliana Torrini : Je suis née en Norvège. Je suis à moitié italienne, car mon père vient de Naples. Je suis donc un mélange chaud-froid. D’où ma personnalité !

Tes débuts ?

Je crois qu’à ma naissance, quelqu’un a placé une puce électronique dans mon cerveau, car j’ai toujours voulu devenir chanteuse, je le savais. Ou pilote d’avion. Dans l’armée ! Encore maintenant, je suis fascinée par les avions. Dès que j’en vois un, je crois au miracle. On peut m’expliquer comment ça vole, ça ne m’empêche pas de les trouver étonnants. Je n’ai pas été élevée avec de la musique, bien que ma famille baigne dans un climat musical. Mon grand-père était un pianiste de jazz connu en Islande. A 15 ans, j’ai rejoint un groupe indé local et ils m’ont virée ! J’étais tellement mauvaise… les chansons étaient faites pour une voix grave, ce que je n’ai pas. Je demandais tout le temps qu’ils adaptent leurs morceaux et ils refusaient. A 16 ans, j’ai fait partie d’un autre groupe et nous avons enregistré un disque. Comme nous ne voulions pas être signés par un label, nous nous sommes auto-produits. Toujours sans label, j’ai ensuite fait deux autres disques avec un ami. C’était dans le genre Velvet Underground. En réécoutant le CD, je sonne comme une chanteuse pro du karaoké. C’est très rigolo… Je commençais à écrire ma musique, mais j’étais timide. J’ai alors déménagé en Angleterre où j’ai rencontré Eg White, et nous avons commencé à écrire ensemble. La première chanson était To be free. Je suis retournée chez moi et un an après, j’ai réécouté ce morceau et l’ai trouvé vraiment bon. Je savais que c’était la pierre d’angle de mon prochain disque. Donc nous avons continué ensemble. A l’heure actuelle, je vis en Angleterre et l’Islande me manque. Dans mon cœur, je suis une fermière, une fille de la campagne. Mais la situation n’a rien de désespéré. Je fais ce que j’aime. Si ça ne marche pas, je rentrerai et deviendrai fermière, je cultiverai des herbes aromatiques, vivrai à trois heures de toute civilisation. Près de la mer. Je ne me plains pas : je travaille beaucoup, mais ceci n’est pas un job. Le jour où je me dirai que c’en est un, je démissionnerai. J’adore écrire avec quelqu’un, c’est presque un jeu.

De quels instruments joues-tu ?

D’aucun sérieusement. Je bricole un peu, mais je ne sais jamais quelle note je joue. La musique en général me saute à l’esprit. Je ne me dis pas : « tiens, je vais écrire un morceau ». Ça vient, c’est tout. J’ai besoin d’une idée et ensuite vient le moment de s’asseoir et de réfléchir.

Que se passe-t-il chez nos amis islandais en ce moment ?

La scène musicale est beaucoup plus cool et excitante qu’avant. Il y a plein de nouveaux groupes géniaux qui vont bientôt exploser ici. Mes préférés s’appellent Sigur Ros. Vous entendrez bientôt parler d’eux en France, car ils sont stupéfiants. En Angleterre, il y a plus de compromissions. Pour moi, les choses sont plus difficiles là-bas, car je ne voulais pas signer avec une maison de disques. Avec One Little Indian, les choses se passent bien : ils me laissent une entière liberté et me soutiennent. Je serai folle de ne pas pouvoir conserver mon indépendance. J’ai toujours fait ce que je voulais, que ce soit à la mode ou pas. Et je me fiche de la critique tant que je fais ce que je souhaite.

Besoin de tout contrôler ?

Oui, mais je ne piétine pas les prérogatives des autres. Le photographe qui a réalisé la pochette de mon album est un artiste : je ne me serais pas vue lui expliquer comment travailler. Au départ, je ne voulais même pas figurer sur la pochette du disque et j’ai dû faire un compromis. On a fait cet énorme gros plan qui est à l’envers, en plus.

Redoutes-tu les comparaisons avec Björk ?

Je ne crois pas avoir autant d’accent qu’elle. L’Islande est tellement neuve dans l’esprit des gens qu’ils se sont arrêtés à Björk, sans s’apercevoir qu’il y avait bien plus de choses en réserve. Bien d’autres groupes. Nous avons tous le même accent. C’est drôle comme on me dit parfois que je parle comme Björk. Ce à quoi je réponds : « Non, il y a 270 000 personnes qui parlent ainsi ». Tout le monde s’attend à ce que les artistes islandais soient totalement différents les uns des autres. Alors que si tu écoutes des artistes français, il y a quelque chose de commun à eux tous. Et en Angleterre, ils font tous encore aujourd’hui la musique des Beatles et personne ne s’en plaint. Les gens nous prennent pour des givrés, hors du monde…

Sur ton album la musique est mélancolique et triste alors que tu sembles si bouillonnante…

Je suis schizophrène. Je suis à la fois rigolote et très calme. Ma vision des choses, mes pensées sont forcément plus calmes. Et puis, je crée avec Siggi (Baldursson) et Egg. Je suis également confrontée à des trucs très normaux. Je vais acheter mon pain tous les jours. J’aime le fait de mettre sur papier ce que je pense vraiment. Normalement.

Tes influences ?

Personne. Je t’assure que c’est la vérité. Tout et rien à la fois m’influencent. Je suis née comme ça. Je n’ai jamais eu d’idoles en termes de musique. J’ai toujours tout écouté, je n’ai jamais eu de préférence pour tel ou tel genre. J’achète des tas de CDs et comme je n’ai pas le temps de les écouter, je les achète par mégarde en double ou en triple. Ça fait des cadeaux de Noël. J’aime la musique. J’aime qu’elle me donne des sensations fortes, mais j’adore aussi le silence de la campagne islandaise. Je voulais que mon disque recrée les sensations que j’éprouve lorsque je suis couchée sur l’herbe et que j’entends tous ces sons de la nature qui forment une musique particulière. Ecrire est un procédé naturel pour moi. Cependant, je suis très lente, j’ai du mal à mettre mes idées sur papier. Tout est entremêlé dans ma tête et j’ai besoin d’aide pour organiser tout ça. C’est souvent difficile, je m’énerve, je crie ! J’ai de la chance d’être entourée d’Eg et Siggi, deux génies. Siggi est un ami de longue date. Deux de mes chansons figurent sur son album et une des siennes (Telepathy) sur le mien.

L’ex-Tears for Fears, Roland Orzabal, a produit cet album et figure sur deux morceaux…

Darren de One Little Indian l’adore et voulait qu’on bosse ensemble. Il m’a présenté Roland et je ne savais pas ce qu’il avait fait auparavant. Donc, je lui ai apporté mes chansons, lui demandant ce qu’il voulait leur faire et il m’a dit : « oh, trois fois rien, un peu de décoration ». Lui et Alan Griffiths ont fait un travail d’enfer.

En quoi veux-tu être réincarnée ?

Question difficile. En avion. Je ne veux pas être réincarnée ou alors j’ai envie qu’on me surprenne. Je n’aimerais pas être une mouche et naître dans la merde. J’aimerais être un vampire. Je les adore. Ou une sorcière. Ou Mary Poppins. En tout cas, je voudrais qu’il y ait de la magie en moi. Etre née dans un autre monde, un lieu de conte de fées. J’ai envie d’être surprise. Je serai probablement réincarnée en porte !

Lire la critique de Love in the time of science

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