Du 9 mars au 16 avril, ce sont 16 villes de Seine-Saint-Denis qui vont vibrer au son du jazz et des musiques improvisées. Mais le directeur de Banlieues Bleues, Jacques Pornon, est persuadé qu’il faut que cette action soit prolongée tout au cours de l’année. A suivre de près.


Chronic’art : On est cette année à la 16e édition de Banlieues Bleues. Comment a débuté cette grande aventure ?

Jacques Pornon : Au début, il y avait un festival, « Jazz en Aulnois » qui avait lieu à Aulnay-sous-Bois, Villepinte, Sevran et Tremblay et ça a duré trois ans, de 1981 à 1983. Puis, le maire de Sevran de l’époque, actuel président de l’association « Banlieues Bleues », a eu l’idée de réunir d’autres villes du département de la Seine-Saint-Denis.

D’entrée de jeu, il y a eu l’idée de présenter le jazz dans sa diversité, tout en faisant référence à l’histoire. On avait aussi l’idée de trouver un nouveau public, notamment le public local qui existait potentiellement mais n’avait pas la possibilité d’assister à des concerts de jazz dans le département. Une autre idée forte était de ne pas être un festival et on a conservé cette idée longtemps car le festival, à notre avis, évoquait plus l’été avec une unité de temps, de lieu, un public disponible. Nous, on allait à l’inverse de tout ça. Le premier concert a été Petrucciani dans un gymnase à Clichy-sous-Bois. On a toujours voulu présenter de jeunes musiciens comme Petrucciani, comme Sclavis qui est revenu régulièrement, Padovani également.

Au bout de quelques temps, on s’est rendu compte qu’on faisait venir le public proche, mais que cette approche était peut-être limitée par rapport au public jeune. On a donc développé des « Actions musicales », au départ de simples rencontres un peu naïves, avec des concerts dans les cafés, les appartements, les centres sociaux. Puis, on s’est orienté sur des projets un peu plus resserrés, mais avec un travail de fond dans la durée. Pour nous, il est important que le reste de l’année en dehors de Banlieues Bleues et du club « Les Instants Chavirés » à Montreuil, il se passe quelque chose dans le département. On a maintenant tout ce qu’il faut, de très belles salles avec de très bonnes conditions d’accueil pour le public et les musiciens. Mais il reste à construire un réseau dans le département, voire en Ile de France. Pour cela, il nous faut travailler avec Sons d’Hiver, avec les réseaux de salles municipales. Par exemple, le 24 mars, on crée le groupe « Réflexions » de Christophe Marguet, j’espère qu’à l’avenir ce genre de projet pourra être co-produit par Banlieues Bleues et dix ou quinze lieux, ce qui permettra de faire vivre cette musique. Le contexte est à mon avis mûr pour développer des actions avec certaines villes. On fait partie de l’AFIJMA (Association des Festivals Innovants de Jazz et Musiques Actuelles), un réseau qui peut leur amener certaines choses.

Le public de Banlieues Bleues a- t-il changé au cours de ces années ?

Oui, il a beaucoup rajeuni. Au début, on avait plutôt des 35-45 ans. Et puis, de nombreux facteurs ont fait évoluer le choses, Sting qui a travaillé avec Gil Evans, Carmel qui a fait réapparaître sur scène la contrebasse. Plus profondément, il y a eu un nouvel intérêt pour le jazz, notamment par rapport au rap, les samples sur la soul music, l’intérêt pour Maceo Parker, les bandes son des films de Spike Lee, MC Solaar, y compris le free jazz.

On en vient à l’édition 99. Y-a-t’il un événement phare ?

Il y a un rythme, une cohérence, une diversité, parce qu’il n’y a pas de grosse star qui écrase le reste. La grande dominante cette année, c’est le piano. La référence au free jazz est aussi prégnante avec Cecil Taylor, Jemeel Moondoc, William Parker, David S. Ware, Archie Shepp, etc. Cecil Taylor passera d’abord en solo puis en quintette. Ca me paraît fondamental.

Toujours en free jazz, il y a une formation qui n’est pas encore venue en France, c’est le « Little Huey Creative Orchestra » de William Parker.

Cette formation a un line-up fantastique, mais c’est un peu dur de les faire venir. J’adore ce que fait William Parker, il a une capacité à improviser commune à Cecil Taylor, il est toujours juste. On retrouve ça chez des musiciens comme Carlos Zingaro, Joe McPhee, Daunik Lazro. Ils peuvent partir dans des impros totalement folles, ils sont toujours là comme il faut, quand il faut.

Pour le concert d’ouverture, on note un contraste maximum avec, en première partie Marilyn Crispell, puis Dianne Reeves. Il faut espérer que le public venu écouter la diva soit séduit également par la pianiste.

Je pense que ça va fonctionner car Marilyn Crispell a le côté radical de Cecil Taylor, mais en même temps, elle n’a pas son côté brut. Cecil Taylor est capable de nuances extraordinaires, je l’ai vu récemment avec Max Roach à Londres. Crispell est aussi capable de nuances qui ne sont pas forcément antinomiques avec ce que fait Dianne Reeves. Ces musiques ont traversé le siècle. Il y a fondamentalement des choses qui leur sont communes.

Et puis, si ça peut faire découvrir autre chose au public de Dianne Reeves…

Exactement, ça peut leur faire découvrir une autre manière de voir les choses.

Fred Frith se produit trois fois dans l’édition 99 de Banlieues Bleues…

Il s’agit d’un artiste qui possède une immense culture musicale. Quelles que soient ses interventions, il est tellement musicien qu’elles sont totalement pertinentes et avec une dimension poétique très forte.

Propos recueillis par


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