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sur 5

Suite de l’exhumation, en DVD-poches, du catalogue RKO par les éditions Montparnasse. RKO, défunt studio qui fit travailler les plus grands cinéastes, Hawks, Hitchcock, Ray, Sternberg, Tourneur, Walsh, Capra, Ford et même Renoir durant sa période américaine ; qui fut lancé en 1933 par le succès de King Kong et déclina dans les années 50 alors qu’Howard Hughes l’avait pris en main ; qui permit à la fois à Welles de réaliser Citizen kane en 1941 et mutila un an plus tard sa Splendeur des Amberson. Catalogue riche, où ces deux comédies, piochées dans la livraison de rentrée, invitent à une réflexion sur un certain discours sur le cinéma, entretenu par l’explosion des rééditions en DVD. Il existe en effet un réflexe d’archiviste têtu qui consiste à croire, non pas au nom d’une course du cinéma vers sa mort mais d’une certaine cinéphilie qui aurait une tendance pathologique à se confondre avec une nostalgie d’arrière-garde, qu’au fond, avant, il n’y avait que des bons films : la preuve, ils sont en DVD. Et qu’aujourd’hui il y en a de bons, et de mauvais. Traduction : une certaine timidité gênée à jeter aux orties des brouettes de films sous prétexte qu’ils furent réalisés au cours d’un âge d’or ou d’un autre.

Il n’y a pourtant aucune raison de ne pas bouder Un Million clés en main qui, quoi qu’en dise Serge Bromberg dans l’une de ses impayables introductions, n’est pas « hi-la-rant » pour un sous. Et ce, malgré tout l’amour que l’on peut porter à Cary Grant. Le film est signé H.C. Potter, surtout connu pour sa mise en scène du célèbre Hellzapoppin. On y suit les déboires de Cary Grant et sa petite famille qui, désireux d’acquérir un logis à la campagne, font face aux aléas des travaux et des mauvaises surprises d’architectes. Sorte de Capra dévoyé, ce qui n’est guère rassurant (la longue marche vers le bonheur enchanté de la propriété où s’épanouit la famille), Un Million clés en main est ennuyeux, lourd, parfaitement oubliable. Tout l’inverse de Mariage incognito de George Stevens, (inédit en DVD), avec James Stewart et Ginger Rogers, petite merveille trop peu connue. Au-delà des mérites propres aux deux films -l’un chante, l’autre pas-, il y a au moins une leçon à tirer sur le genre auquel ils appartiennent. Chacun, l’un par la négative, l’autre par l’affirmative, démontre encore que le couple (donc le mariage, donc la sexualité) est l’horizon vital de la comédie américaine classique. Les affaires amoureuses, donc les séparations, les adieux, donc le mélodrame. C’est bien quand le mélodrame est évacué (Un Million clés en main) que le film, cinquante ans plus tard, paraît une breloque ; c’est bien quand le mélodrame l’infiltre (Mariage incognito : Stewart et Rogers se marient et font face au père du premier, qui refuse l’union), que la comédie atteint une sorte de niveau supérieur et devient grand oeuvre (cf. les grandes comédies du remariage). De la même manière que le suspens améliore le gag, c’est la leçon du burlesque (cf. Charlot en patins dans Modern times). C’est le luxe de la comédie de s’appuyer sans cesse sur des schémas érodés – autre exemple, les personnages joliment typés, ici le scientifique lunaire incarné par Stewart, cousin du Cary Grant de Bringing up, baby ! et Monkey business de Hawks- et d’en conserver éternellement son infini pouvoir de fascination.

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