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sur 5

Parmi les nombreuses raisons qui justifient le nouveau travail documentaire de Patricio Guzman, auteur de la célébrissime Bataille du Chili, vaste fresque de cinq heures sur la dernière période de « l’expérience Allende » tournée entre 1973 et 1979, il y en au moins deux qui doivent retenir l’attention parce qu’elles posent le film comme un acte politique nécessaire, une intervention engagée d’un genre déjà vu mais de plus en plus rare sur le grand écran d’aujourd’hui.

La première raison tient à une des caractéristiques de la dictature Pinochet, exposée au début du film par Carlos Castresana, le magistrat espagnol à l’origine de la mise en accusation du général chilien. De même que les Nazis avaient engagé la Solution finale sur la base d’un secret absolu, les actes criminels à venir devant être cachés à tous et pour toujours -Castresana cite le texte du décret Nuit et brouillard– les tortionnaires de la Dina, police politique du régime Pinochet, avaient le silence pour consigne principale. Rien ne devait être su des actes de torture commis, des exécutions sommaires, de la barbarie orchestrée par le dictateur mais exécutée à l’ombre d’un régime exposant au monde ses réussites économiques. Ainsi, ce qui manqua aux proches des victimes, ce fut souvent le corps des disparus, cette preuve tangible de la mort, sans quoi le deuil est impossible. La mémoire chilienne réactivée par l’affaire judiciaire touchant Pinochet, la possibilité de vivre après l’oppression et la dictature tiennent beaucoup à cet espoir de retrouver les corps pour enfin pouvoir reconnaître le mal qui a été fait. Le Cas Pinochet accompagne cet effort et comme cette femme qui, à la fin du film, reconstitue os par os le corps d’un jeune homme qui fut torturé puis exécuté, le documentaire retrouve la parole qui dit les années de terreur et s’offre d’abord comme une trace gênante et implacable aux bourreaux qui ont grandi dans le silence.

La deuxième raison qui rend le film nécessaire est peut-être plus anecdotique : elle a à voir avec un plan qui a fait le tour du monde et qui a mis un premier terme à la saga judiciaire de Pinochet, dont le film de Guzman nous fait la chronologie détaillée. Rappel des faits : après plus de 500 jours d’assignation à résidence dans une banlieue de Londres, au cours desquels le vieux général a perdu son immunité parlementaire autorisant son extradition en Espagne pour être jugé pour crime contre l’humanité, le ministre anglais de la santé, Jack Straw le libère pour des raisons de santé. Quelques jours plus tard, Pinochet arrive à l’aéroport de Santiago du Chili. C’est ici qu’un plan de reporter balaie toute la confiance qu’on peut avoir dans la justice internationale et déchire le cœur parce qu’il vient -dans le documentaire de Guzman- après tant de témoignages poignants qui n’ont pas encore trouvé d’échos : le dictateur est en chaise roulante -celle-là même qu’il a dû exhiber à Londres pour convaincre les Diafoirus anglais- mais sous les encouragements et les hourras de la foule qui l’accueille, il n’y tient plus ; il se lève pour accoler le premier officier chilien venu, il sourit bientôt, oubliant les traits du malade libéré pour retrouver ceux du dictateur aux lunettes noires.

Ultime farce, ultime roublardise d’un dirigeant qui a toujours nié ses crimes. Apparaît alors l’utilité du film de Guzman et le message simple et crucial qu’on en tire : d’abord, Pinochet n’est pas malade (comme aucun dictateur d’ailleurs, leur santé est de fer à l’instar des régimes qu’ils créent un jour pour le malheur de tous). Ensuite, les victimes sont bien vivantes et leurs souvenirs ont de quoi réveiller la mémoire de leurs vieux bourreaux. Enfin, aux dernières nouvelles, Pinochet, de retour au pays, est confronté à 200 plaintes contre lui. Depuis le 29 janvier 2001, il est assigné à résidence.

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