Imaginez Jean-Jacques Schuhl faisant du rap. Ou Terrence Mallick. Ou Divine Styler (qui en fait déjà) : un artiste discret jusqu’à l’effacement, soucieux du détail jusqu’à l’obsession ; un artiste dont les oeuvres sont aussi rares que précieuses ; un artiste qui, dans le choix de ses sujets, cherche toujours à aborder des thèmes à la jointure de l’universel et de l’intime, en rapport avec ses très hauts idéaux artistiques. Maintenant, imaginez Bernard Tapie à leur place. Car The Inspiration, deuxième volet du Manuel du parfait petit grossiste de coke de Young Jeezy est clairement plus du côté des performances spectacularo-capitaliste des années 80 de l’ex-bateleur du Phocéa et de l’OM que des subtiles constructions rimologico-sampladéliques du canon hip-hop classique. Piètre rapper, il n’a ni la flexibilité funky des Outkast, ni la mâle assurance de TI, ni l’abattage d’un Lil Wayne ; piètre rimeur, il ne voyage pas à la vitesse de la pensée comme Kool Keith, il ne métaphorise pas comme E40, il ne théorise pas comme Chuck D. Il parle, d’une voix râpeuse, comme les motivational speakers dont il dit faire partie, réfutant quoi que ce soit de commun avec son approche du rap et l’art de Rakim ou KRS-One ; de maître de cérémonie à prêcheur en formation professionnelle continue, voilà la trajectoire du rap, du Golden Age à nos jours.

Et ne croyez pas que Young Jeezy le regrette, ou s’en excuse. Au contraire, il en est fier, et il le dit, dès ses premiers mots sur Hypnotize, qu’il introduit en formateur-préparateur attaquant son cours au tableau : « Class in session when I talk, now listen ». Fidèle à son projet pédagogique, il livre ensuite sans faiblir seize morceaux d’exhortations et d’introspections gangsta directement inspirés des canons originels du genre -rarement en effet aura-t-on vu sur un album récent autant de figures imposées du gangsta-rap millésimé 1990s : un shooting en skit complété un peu plus loin d’un faux flash info, une méditation sur la mort (Bury me a G), des voix vocodérisées façon Murder was the case (Hypnotize), une évocation maternelle (Dreamin’) et même un hymne au titre plus qu’explicite (Keep it gangsta). Voir ce disque sorti par Def Jam, c’est un peu comme la revanche de Master P sur Percee P, diront les puristes ; et ils auront probablement raison. Sauf que Young Jeezy est un Master P réussi. Car, là où l’empereur déchu de No Limit ne parvenait pas à masquer son manque à peu près total de talent derrière le clinquant Photoshop de ses pochettes Pen&Pixel, Young Jeezy sait transformer en style ses limites si évidentes : correctement accroché à des beats électroniques hébétés (Streets on lock et ses zigouigouis électroniques), gazés d’infrabasse façon screwed & chopped (même Timbaland, sur 3 AM, fait tomber les beats au relenti, là où il électrisait le ludion Justin Timberlake), son flow a l’âpreté du quotidien déspespérant du professionnel dont le boulot, avant de revendre sa marchandise, est tout simplement « de rester en vie » (I luv it).

Et, tout comme sur son album précédent, Let’s get it : Thug motivation 101, il se montre particulièrement bon pour entrelacer son débit monocorde d’envolées mélodiques imparables (R Kelly rejoue sur l’excellent Go getta la partition qu’Akon avait donnée à Young Jeezy il y a plus d’un an avec Soul survivor, tandis qu’I luv it offre une convaincante variation sudiste de hook fredonné à la 50 Cent). Et s’il n’image pas ses chroniques du cocaine game à la façon d’un Ghostface, s’il n’a pas l’agilité aiguisée des Clipse, Young Jeezy parvient quand même à toucher quand, par exemple, il évoque son destin amer d’enfant du crack devenu revendeur (« Mom smoking rocks, the same shit I’m selling / So who’s wrong? Her or me? / She addicted to the high, I’m addicted to the cashsur » sur Dreamin’). Mais Young Jeezy n’est jamais meilleur que lorsque, sans trop se soucier de pathos ni profondeur, il déroule ce bagout surdimensionné qui ne manque pas d’impressionner par son monolithisme hypnotique (comme lorsqu’il fait de son alias un mantra obsessionnel pour le chorus de J.E.E.Z.Y. : « Jeezy like to drink / Jeezy like to smoke / Jeezy like to mix arm and hammer with his coke »). Hypnotique : c’est bien le mot, et une des clés de cet album, comme du personnage de Young Jeezy -et d’une bonne partie du succès si paradoxal de ce « gangsta-rap » décidément increvable. Elle nous est d’ailleurs donnée dès Hypnotize, dont on a vu qu’il débutait comme un cours, et qui se transforme ensuite en une séance d’hypnose capitaliste collective : « NOW I COMMAND YOU NIGGAZ TO GET MONEY ! (HEY !) », ordonne une voix métallique en guise de refrain, sur des synthétiseurs ramollis comme votre esprit là tout de suite maintenant.

On n’a jamais été plus clair : la puissance de ces morceaux, et de ces artistes, réside effectivement dans leur étonnante capacité de fascination, par la grâce d’un refrain entêtant (Regulate hier, Soul survivor ou Go getta aujourd’hui) ou par leur puissance d’évocation matérialiste. Et le « ET MAINTENANT JE VOUS ORDONNE NEGROS DE RAMENER DE LA MAILLE » de Young Jeezy est ici aussi évocateur que les panneaux de publicité subliminaux du génial Invasion Los Angeles de John Carpenter. A cette différence près (de taille !) que, là où Carpenter fustige l’aliénation spectaculaire, Young Jeezy la revendique. A tous ceux qui n’écoutent Keny Arkana que pour ce qu’elle dit : n’écoutez pas ce disque.

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