Alors que Sonic Youth semblent avoir entériné leur séparation (après celle de Thurston Moore et Kim Gordon, chacun vaquant à ses activités solo), que Dinosaur Jr rejoue les mêmes soli de guitare depuis 20 ans, et que Nirvana, Sebadoh ou Beck ont disparu corps et biens, le trio de Hoboken formé en 1984 fait figure de rescapé de l’indie-rock des années 90 (avec Bill Callahan, quand même), et continue vaille que vaille à sortir des albums, à faire des concerts de reprises (pour la fête juive Hanoucca chaque année, ou en soutien à la radio indépendante WFMU) et des tournées. Pourtant, Fade, comme son nom l’indique, est peut-être le plus désenchanté des albums d’Ira Kaplan (guitares, chant), Georgia Hubley (batterie, chant) et James McNew (basse). Enregistré par James McEntire (de Tortoise, mais aussi producteur pour Bright Eyes, Stereolab, Teenage Fanclub…), ce seizième album à la mélancolie hivernale est moins diversifié que les précédents Popular Songs (2009), ou I Am Not Afraid of You and I Will Beat your Ass (2006), qui variaient joyeusement et anarchiquement les genres musicaux (soul, pop, noise, kraut), mais renoue avec les ambiances vaporeuses et down-tempo des sommets I Can Hear the Heart Beating as One (1997) ou And Then Nothing Turned Itself Inside Out (2000) : longues balades mélancoliques et grésillantes, paroles murmurées sur des motifs doucement électriques, à la remarquable cohésion.

 

Selon Ira Kaplan, « Fade n’est pas forcément plus mélancolique que les albums précédents, mais le tracklisting peut donner cette impression, en mettant côte à côte plusieurs morceaux qui ont sensiblement la même ambiance, le même rythme, alors que nous étions jusqu’alors plutôt habitués à varier les émotions, à alterner morceaux lents et morceaux rapides… ».  Fade(titre polysémique, qui évoque autant la disparition au sens large que celle, progressive, du son à la fin d’un morceau) est pourtant présenté par le label Matador comme « le plus direct, personnel et cohérent des albums de la carrière de Yo La Tengo ». Moins ludique (moins d’exercices de style) que les précédents, plus rentré (le texte est plus murmuré que chanté) et introspectif, il pose des questions universelles telles que le vieillissement, le caractère inexplicable des événements d’une vie. Le morceau d’ouverture Ohm joue ainsi avec une autre polysémie, celle de la résistance : à la fois électrique (l’Ohm) et résistance à la résignation : « Sometimes the bad guy are right on top / Sometimes the good guys lose / We try not to lose our hearts,not to lose our minds / Sometimes the good days fade (…) / But nothing ever stay the same / Nothing’s explained ». Car sous ses premiers auspices un peu désabusés, chaque fois se révèle (se réveille) l’envie d’être avec l’autre, la personne aimée, et les conclusions des chansons sont chaque fois plus lumineuses que leurs débuts. Ainsi s’énonce un message de réconfort pour l’auditeur autant qu’une déclaration impliquant les membres du groupe, comme amis, partenaires (Georgia et Ira forment un couple dans la vie).

 

Cette confiance mise dans l’autre s’exprime magnifiquement sur I’ll be around, pierre angulaire de l’album, en arpèges de guitares acoustiques doux, pulsation de basse ronde et entourante, petit drone de clavier, sur lequel Ira affirme son indéfectible présence. Enfin, l’album se clôt sur Before we Run, batterie tribale, boucle de guitare acoustique, cuivres et cordes qui s’élèvent doucement , Georgia chantant la réunion avant le départ, la course finale : « Take me to your distant lonely place / Take me out beyond mistrust ». Il y a aussi le morceau krautrock réglementaire, Stupid Thing, où basse et batterie pulsent comme sur un titre de Can, mais où le chant est tout en douceur et réverbération ; des guitares pleines de feedback, mais pendant moins de 3 minutes (Paddle Forward) ; une chanson soul mais où la voix ne sort que d’une enceinte (Well you Better) ; enfin des arrangements de cordes et de cuivres, et des ambiances que le groupe se donne le temps de poser progressivement, sans doute aidé par ses expériences de compositions de musique de films (pour Junebug, Game 6, Shortbus ou Old Joy, notamment) : tous ces détails montrent une grand maitrise de la composition autant qu’un refus de l’ostentation et de l’effet facile, une délicate retenue, une confiance donnée à l’intelligence et à l’attention de l’auditeur. Rare et louable ambition.

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