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5
sur 5

A première vue, le très beau coffret consacré par Columbia à son Kasparov de la trompette, entouré d’un septuor sans défaut, semble réservé aux aficionados du néo-nouveau-new-orleans classieux et, pour tout dire, fadasse. On se dit que le père Wynton prend la grosse tête, s’offrant une contrefaçon de l’intégrale Coltrane au Village Vanguard, en choisissant une présentation si proche pour ce coffret de… huit disques. On se dit qu’il tente de guérir la blessure d’amour-propre infligée par Miles qui refusa, un soir de concert, de bœuffer avec ce jeune impétueux. Et, au lieu de se raconter des idioties, on écoute… L’histoire débute par une ébouriffante version de Cherokee, thème chéri des virtuoses, clin d’œil à Clifford Brown, qui en a gravé une version définitive, ou de Parker (qui l’a transformé en KoKo). La trompette commence à jouer seule, rejointe par basse et piano, puis par la batterie et les soufflants, pour quelques riffs approbateurs… Avant d’achever son éclatante démonstration près de sept minutes plus tard, au milieu d’un public qui, patient, a attendu le milieu de la nuit pour approcher le magicien. Car il s’agit bien de magie ici. Certes, on a déjà pu le remarquer au sujet des enregistrements de Bobby Hutcherson, de Coltrane, de Brad Meldau ou de Bill Evans, le Village Vanguard est transcendant. L’air que l’on y respire est différent, sans doute enrichi en musicose et en swinguite, créant cette atmosphère unique. Mais outre l’écrin, il faut reconnaître la valeur de la pierre produite. Jusqu’ici, les enregistrements de Wynton, intéressants et originaux, ne laissaient pas une impression enthousiasmante. Séduits, on l’était forcément par la qualité de Think of one, par la distinction de The Majesty of the blues et tant d’autres. Mais la discographie de ce bientôt quadra, revisitant pas à pas l’histoire musicale du siècle, semblait bien riche (plus de trente entrées à ce jour) mais sans la réelle densité ou l’émotion qui font LE disque. Ce qui laissait la part belle aux détracteurs, clamant que Wynton Marsalis faisait du neuf avec du vieux et se rendait coupable d’une musique sans véritable intérêt.

Le présent coffret réunit les prestations de trois formations différentes, partageant une même esthétique, enregistrées entre 1990 et 1994. Y sont réunis des instrumentistes exceptionnels : Wessell Anderson à l’alto, Wycliffe Gordon au trombone et Herlin Riley à la batterie. Todd Williams et Victor Goines se partagent le pupitre de ténor, Marcus Roberts et Eric Reed le piano, Reginald Veal et Ben Wolfe la basse. L’ensemble est au service d’un projet musical ambitieux, dont les morceaux synthétisent différentes époques du jazz, joués par des musiciens qui n’ignorent plus grand-chose de l’harmonie et de leurs instruments, intégrés dans des arrangements uniques, brillants, souvent drôles et plein de citations. On jugera peut-être trop fournies les plages collectives très arrangées, tel Citi movement. Mais la qualité, l’homogénéité du groupe et surtout son swing à tout casser imposent ce document dans lequel on en trouve pour tous les goûts. D’abord les grands thèmes (Black codes, Uptown ruler, Knozz-moe-king, The Majesty of the Blues, Citi movement), les standards (Cherokee, I’ll remember April, Stardust, You don’t know what love is mais aussi Impressions), et un hommage à Monk, à travers les arrangements superbes d’une dizaine de ses compositions. L’histoire débute donc avec Cherokee. Près de huit heures plus tard, Wynton Marsalis nous laisse émus et enthousiastes, le cœur plein de musique. Il l’affirme lui-même : « Playing the Vanguard was the best time I ever had in my life. » Que dire de plus ?