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3
sur 5

Alors qu’il s’apprête à jouir d’une retraite méritée, bien décidé à l’issue de la Première d’Otello à redevenir, dès minuit, « le paysan de Sant’Agata », proposition est faite à Verdi, 74 ans, de revenir à la Scala avec un opéra-bouffe. Piqué mais dubitatif, il laisse tomber : « Il y a quarante ans que je suis à la recherche d’un bon livret d’opéra-bouffe… » Boito, son vieux complice, le relance peu après en lui suggérant de bâtir un livret sur le personnage de Falstaff à partir de deux pièces de Shakespeare, Les Joyeuses commères de Windsor et Henry IV. C’est ainsi que Verdi se lance dans la composition de Falstaff, une œuvre singulière, sans équivalent dans tout l’œuvre de celui qui aura pourtant dominé le genre, au cours de cette seconde moitié du XIXe siècle, et tenu en quelque sorte la place de Mozart, un siècle auparavant, en couronnant une tradition. Verdi, donc, qui aura brossé mieux que personne les noirs tableaux du drame historique (Don Carlos, Otello), créé quelques-uns des personnages les plus marqués du fatum (Traviata, Rigoletto) ; Verdi, dont la longue fréquentation de Shakespeare n’avait fait que renforcer jusqu’alors un sentiment machiavélien de l’histoire, se lance dans l’écriture d’une œuvre qui prendra l’exact contre-pied de tout ce à quoi son nom l’identifiait. Cette coda moquait rien moins que les fondements de son legs :  » Tout n’est que farce.  » Et de fait cette farce marque également le net avantage que le rusé Verdi prit, sur la ligne et pour la postérité, sur son rival Wagner, empêtré dans son sérieux mythologique. La version que nous donne le chef anglais en cette année d’anniversaire se signale par un parti curieux dont il s’explique ainsi : « Je vois cela (Falstaff) comme du Shakespeare italianisé » où la sensualité emporte le personnage au-delà de la simple cupidité. Le choix d’instruments d’époque, qui constitue l’argument publicitaire de cette édition, renforce l’acidité, les contrastes, le mordant d’une partition riche en effets de timbres. Ce sont essentiellement des vents, clarinette basse (ici clarone), cor anglais, flûte piccolo, cor de chasse basse qui dans leur forme d’époque rafraîchissent les couleurs de l’orchestre. En dépit d’une distribution choisie selon des intentions précises, variété, complémentarité des styles vocaux, perfection d’articulation pour les longs passages de dialogues superposés, les voix semblent légères, d’une caractérisation quelque peu superficielle, et ne forment pas l’attrait principal de cet enregistrement. Elles ne feront pas oublier, quoi qu’il en soit, d’illustres paillasses (Bruson, Gobbi), Lafont, qui manque d’étoffe, et Michaels-Moore sont agréables, mais leurs rôles demandent davantage. C’est au fond la Nannette de Rebecca Evans qui séduit le plus par sa fraîcheur et son ingénuité sans fard. Le résultat nous semble alors paradoxalement aboutir, à rebours de la lecture de Gardiner, à un rendu un rien british, élégant au risque de la transparence.

Jean-Philippe Lafont (Falstaff), Anthony Michaels-Moore (Ford), Antonello Palombi (Fenton), Peter Bronder (Dr Cajus), Francis Egerton (Boardolfo), Gabriele Monici (Pistola), Hillevi Martinpelto (Mrs Ford), Rebecca Evans (Nannetta), Sara Mingardo (Mrs Quickly), Eirian James (Mrs Meg Page), Monteverdi Choir, Orchestre Révolutionnaire et Romantique, dir. John Eliot Gardiner. Watford, 16-21/07/1998.