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4
sur 5

Saisissante et surprenante fusion que celle imaginée et réalisée par l’ensemble Vents d’Est sous la direction de Serge Adam, aux confins d’un monde sonore imaginaire où se croisent folklores, futurs et lyrismes d’une musique inédite, aussi intemporelle qu’universelle. Des parfums de péplum, de magie et de mythes se dégagent de ce projet ambitieux commandé à cette formation champenoise (réunie à l’initiative du Jazz Club de Champagne) par la ville de Reims et interprété sur le parvis de sa cathédrale un soir d’août 1999, quelques heures seulement après la rencontre cosmique du soleil et de la lune : mêlant une talentueuse bande de musiciens de jazz, solidement épaulée par Etienne Mbappé à la basse et mise en ordre de marche par Serge Adam, les sonorités électroniques générées sous les doigts d’un bidouilleur de platines (Foudil Meddahi) et les voix exceptionnelles d’un couple de chanteurs lyriques roumains en stage au CNR de Reims, le projet Bucarest construit un monde musical d’une diversité inouïe, ouvert aux horizons les plus inattendus. Impeccablement organisée, cette suite de quatre morceaux (coupée à la verticale par une pièce plus ancienne extraite d’un précédent projet intitulé Baroco’j) trouve ses racines dans les traditions des mélodies d’Europe de l’Est, mais cherche les outils de son développement dans les instruments les plus actuels, intégrant l’électricité (basse, guitare) et l’électronique (claviers et platines).

Rythmiques asymétriques et airs folkloriques rencontrent ainsi les timbres variés issus des traitements digitaux et la culture jazz de certains des musiciens dans une symphonie inédite ; la plus séduisante et fascinante des couleurs ici réunies reste cependant celle des voix. Elena Cojocaru (soprano) et Alfredo Poesina (ténor) donnent avec leurs entrelacs vocaux sa dimension grandiose et aboutie au projet, qui gagne avec cet élément lyrique une vraie originalité. Bucarest permet ainsi l’évasion vers un monde sonore d’une force d’évocation spectaculaire, les significations véhiculées par l’élément vocal (étrangères, fantastiques, voire eschatologiques) débridant l’imagination de l’auditeur qui, à moins de connaître le roumain (langue maternelle des deux chanteurs), y entendra volontiers des chants venus d’ailleurs. Même si la composante improvisée de cette musique rapproche le jazzfan d’un terrain plus connu, cette œuvre d’une réussite musicale et poétique totale, marquée ici ou là par les réminiscences kobaïennes de quelque plage de Magma, l’emmène dans un voyage difficilement oubliable.

François Choiselat (tb), Pascal Couvreux (ss), Serge Adam (tp, dir), Emmanuel Codjia (g), Francis Le Bras (kbds), Etienne Mbappé (elb), Guillaume Dommartin (dm), Foudil Meddadi (platines), Elena Cojocau, Alfredo Poesina (voc). Enregistré au studio 106 de Radio France en janvier et février 2000.