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sur 5

Cette compilation en trois CDs ne s’intitule pas pour rien Audio issue. Car elle constitue à elle seul un numéro inédit du magazine The Wire, produisant dans ses choix comme dans son agencement, un discours, une vision, une intelligence de (avec) la musique. « Curaté » par Tony Herrington, le rédacteur en chef du célèbre magazine des musiques nouvelles, qui fête ici son 20e anniversaire de la plus belle manière, ce numéro hors série et uniquement musical du Wire théorise la musique de manière interstitielle, dans les passages entre les morceaux, les associations invisibles entre les disques, les liens historiques ou formels qui réunissent chacun des 40 titres présents, une sélection de morceaux objectivement et subjectivement liés au magazine, de 1982 à 2002, de The Wire (Steve Lacy) à 25 minutes to go (Diamanda Galas).

Voilà trois disques qui dessinent une histoire de la musique (qui s’étend bien au delà des 20 années écoulées), et plus encore une histoire des musiciens, de leur apport à notre culture, de leurs différences et de leurs « ressemblances non sensibles ». Ainsi dans un track-listing sans faille, Fennesz succède à King Tuby comme une évidence (deux « producteurs », qui ont révolutionné les formes musicales par leur travail sur le son, leur utilisation des technologies : Tuby pour le dub, Fennesz pour la pop dans sa relecture électronique) ; Derek Bailey succède à Fennesz, pour la même démarche jusqu’au-boutiste, l’épuisement des possibilités sonores autour d’une oeuvre donnée (celle des Beach Boys pour le premier) ou autour d’un instrument (la guitare pour Derek bailey). Derek Bailey usant de son instrument comme d’une percussion, de manière primitive et chamanique, on ne s’étonne pas d’entendre après lui des chants traditionnels du Mali, à la redoutable modernité (entrelacs de voix et de rythmes, évoquant les ondes vocales de Ligeti autant que le post-rock de Tortoise). Auxquels succède Pygmäen de Einstürzende Neubauten, reprenant la frénésie tribale des rythmiques les plus compliquées et lui associant une boucle d’opéra wagnérien, pour un nouveau choc des cultures. Et les trois disques continuent ainsi, jeu de l’oie des formes, fil rouge des avant-gardes, associations libres et forcément signifiantes d’une histoire musicale qui ne cesse de se construire.

Les figures de proue du magazine sont bien là : Sonic Youth (dont le Expressway to Yr skull free-punk annonce le Salt free-jazz de Spring Heel Jack/The Blue Series Continuum), Sun Ra (dont le primitif Ancient Ethiopia ouvre pour la déconstruction post-moderne du Jukebox capriccio de Christian Marclay), mais aussi The Art Ensemble of Chicago, This Heat, Stereolab, Terry Riley, Suicide, John Fahey, Fela Kuti, John Cage, Otomo Yoshihide, et même Björk… Chaque CD propose un parcours musical, une exploration ludique et théorique, un rhizome sonore à reconstituer pas à pas, dans ses dérivations comme dans ses alignements. Pour paraphraser Greil Marcus (inspirateur à plus d’un titre de l’ambition critique du magazine) : une histoire secrète de la musique, et une réelle expérience musicale. A ne pas manquer.