PARTAGER
5
sur 5

Il arrive parfois que certains moments, dans l’histoire des genres ou des mouvements musicaux, soient marqués par la publication de compilations dont la valeur s’avère, le temps passant, plus ou moins symbolique. Ainsi l’album Tropicalia en 1968, qui rassemblait Caetano Veloso, Gilberto Gil, Gal Costa, Nara Leão, Tom Ze et Os Mutantes, artistes brésiliens aussi épris de tradition que de modernité ; ou encore No New York en 1978, qui captait, sous la direction artistique de Brian Eno, les principaux groupes de la no-wave : Mars, DNA, Teenage Jesus & the Jerks, Contortions.

Aujourd’hui paraît Run the road, conséquente compilation qui scelle l’émergence du « grime » (« saleté », ainsi baptisé avec ironie car la plupart de ses artistes viennent des quartiers pauvres de la banlieue londonienne) comme mouvement culturel à part entière dans l’Angleterre du XXIe siècle. Il semble hâtif d’assigner à ce disque le rôle de manifeste : il s’agit davantage d’un état des lieux, qui vient célébrer, à travers les meilleurs titres sortis en 2004, la reconnaissance du grime, qu’on pourrait trompeusement qualifier de hip-hop anglais. En réalité, c’est une stupéfiante hybridation qui incorpore des éléments venus de genres antérieurs ou contemporains (gangsta rap, UK garage, ragga, dancehall, drum’n’bass, R&B…), une fédération de pratiques expérimentales devenues archétypes qui joue avec les réalités et les stéréotypes de la violence urbaine en les mettant en abyme, et qui se diffuse à travers différents supports (sessions radio, white labels, MP3, audio straming, sonneries de mobiles).

Run the road, signal d’une possible cristallisation, est le témoignage idéal d’une musique qui fait preuve, aussi souvent que possible, de créativité, de dialogisme et de réflexivité. Une musique courageuse et actuelle, qui fait sa route entre les replis réactionnaires du r*ck et le copy-revivalism. Ses hérauts passés (The Streets, dont l’album Original pirate material était un des signes avant-coureurs), présents (Dizzee Rascal et Wiley, fers de lance du Roll Deep Crew) et futurs (Kano, Lady Sovereign) figurent ici en bonne place, et des titres tels que Chosen one, Let it out ou Destruction VIP exposent ses caractéristiques les plus fortes : utilisation judicieuse du sample, maîtrise du flow et du spit, travail d’écriture et de mise en langue qui va bien au-delà du simple dictionnaire de rimes, et production de bouts de ficelle digitale à faire pâlir un Timbaland ou un Pharell Williams. « From lamp post to lamp post, we run the road » : definitely, maybe…