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4
sur 5

Pour le trouver, il fallait se lever tôt : My goal’s beyond, album-culte considéré par certains aficionados comme le chef-d’oeuvre originel de John McLaughlin, n’était pas forcément facile à se procurer dans les bacs hexagonaux. Enregistré en 1970 sous la houlette du producteur Alan Douglas et l’influence de l’hindouisme (McLaughlin venait tout juste de croiser la route du gourou Sri Chinmoy, dont il devint rapidement le disciple), il constitue en quelque sorte la source esthétique et spirituelle de la grande aventure du Mahavishnu Orchestra : le batteur Billy Cobham et le violoniste Jerry Goodman sont déjà là, épaulés ici par le percussionniste Airto Moreira, le bassiste Charlie Haden, le saxophoniste Dave Liebman et, couleur locale oblige, la cithariste Mahalakshmi et le joueur de tabla Badal Roy. Le guitariste anglais, alors âgé de 28 ans, avait déjà pas mal bourlingué entre Europe et Amérique : formé sur la scène rock et rhythm’n’blues anglaise aux côtés de Jimmy Page et Graham Bond, il passe par la case free jazz en Allemagne (son album expérimental Where Fortune smiles, enregistré en 1968 avec Dave Holland et John Surman, est resté fameux), anticipe légèrement la déferlante jazz-rock dans son premier disque en leader (Extrapolation, avec Surman, Tony Oxley et Brian Odges) et part s’installer à New York où il intègre le Lifetime du batteur Tony Williams. Celui-ci lui fait rencontrer le grand manitou Miles Davis : en pleine euphorie électrique, celui-ci l’invite à rejoindre son groupe et lui fait jouer un riff demeuré légendaire au tout début de In a Silent way, en 1969 (« Fais comme si tu ne savais pas jouer de la guitare », aurait-il conseillé à un McLaughlin mort de stress).

C’est au cours de cette période fertile que le guitariste s’atèle à la composition de My goal’s beyond, dont le titre dit déjà toute la charge spirituelle : un album composite, au carrefour d’un futur indianisant et de racines plus occidentales, dualité que matérialisent à l’époque les deux faces du LP. Côté pile, deux longues plages méditatives, Peace one et Peace two, où le futur Mahavishnu trouve ses marques et prend ses repères : un entrelacs flottant de sonorités orientales, de percussions, de longues nappes de cordes et de percussions où viennent se tisser les phrases nerveuses du leader. Côté face, sept morceaux interprétés en quasi solo à la guitare sèche dans une ambiance presque intimiste, où McLaughlin lance un dernier salut à ses premières amours (Mingus, avec une somptueuse reprise de Goodbye pork pie hat), à ses récentes rencontres (Blue in green, de Miles Davis) et à ses racines jazz et rock avant de larguer les amarres vers un nouveau monde électrique et mondialiste qu’il explorera jusqu’à la fin des années 1970. Si certaines des galettes du Mahavishnu Orchestra ont pris un petit coup de vieux (à la différence de Electric guitarist, son premier album pour Columbia, en 1975, qui révèle à l’écoute une sorte de nouvelle fraîcheur), My goal’s beyond vaut encore le détour 35 ans après. On regrettera juste le laconisme informatif de la pochette de cette nouvelle édition avant de replonger la tête la première dans le salon indien tout neuf du jeune converti.