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4
sur 5

Voilà bien deux ou trois ans que Soul Jazz Records s’est mis à ronronner : une compilation de reggae vintage tous les trois mois (tantôt une XXX % dynamite, tantôt une Studio One), de temps en temps une compilation rétro-thématique apte à saisir l’air du temps (l’année dernière c’était la bienvenue In the beginning there was rhythm) et, plus épisodiquement, quelques sorties contemporaines de vétéran(te)s méritant(e)s (ESG, Richard H. Kirk). De quoi satisfaire l’amateur éclairé sans l’ébouriffer plus que ça. Comme entre temps d’autres labels ont repris le flambeau de l’érudition savante et dansante (Strut et BBE notamment), il faut avouer que l’on avait un peu laissé la poussière s’accumuler au-dessus du bac Soul Jazz. Or, après une relativement dispensable carte blanche à Kurtis Mantronik et un package définitif mais classique sur Studio One (CD + DVD) l’année dernière, Soul Jazz revient en 2003 avec deux compilations exemplaires : une rétrospective du label jamaïcain Impact et un voyage particulièrement rythmé dans la Miami funk du début des années 1970. Signe qui ne trompe pas, ces deux disques déclenchent immédiatement chez leur auditeur le désir frénétique de se précipiter chez son disquaire d’occasions pour en savoir plus, comme les meilleures compilations d’oldies l’ont toujours fait, depuis l’ancêtre Nuggets de Lenny Kaye.

La vraie surprise réside dans le disque consacré à l’embryonnaire scène funk du Miami du début des années 1970. La Floride n’ayant jamais été une terre très généreuse musicalement (contrairement à sa voisine la Géorgie ou, a fortiori, à la séminale Louisiane, qui a déjà eu ses deux volumes Soul Jazz récemment), on n’attendait pas grand chose de ce volume. On avait tort. En déclinant les quelques artistes qui gravitèrent autour de Henry Stone et du label TK (qui un peu plus tard donnera au monde KC & The Sunshine Band), Miami sound nous fait découvrir une scène réellement étonnante, partagée entre la sueur funk des JBs, l’utopie post-hippie de Sly Stone et les syncopes machinales du disco (les funksters de Miami n’ont manifestement pas traîné à intégrer les boîte à rythmes dans leurs orchestres).

Après un début très deep funk autour du Cramp your style de All The People, on découvre dans le Got to be a man d’Helene Smith (et son rageur « You don’t have to be rich ») un peu plus que des réminiscences du Kiss de Prince. Le disque nous offre ensuite des titres peu connus de Timmy Thomas, George McRae et sa femme Gwen, qui chacun feront un – unique – hit mondial peu après. On recommandera tout particulièrement les pulsations primaires de la boîte à rythmes du premier et le joyeux I get lifted du second. Mais on n’oubliera pas non plus que, quinze ans plus tard, Miami sera également la patrie de la bass music et du rap salace des 2 Live Crew. Sans revenir sur l’hypnotique Funky me de Timmy Thomas, on décèlera également un peu de la monstrueuse efficacité du minimalisme electro de la scène Bass dans le funk rudimentaire de James Knight & The Butlers. Et pour prouver que cette hypothèse n’est pas complètement gratuite, on se reportera aussi au Cadillac Annie de Clarence Reid, métaphore automobilo-sexuelle quinze ans avant Little red Corvette, dont l’auteur se fera connaître dans la décennie suivante sous le nom de Blowfly pour des pochades érotico-electro qui en font clairement l’oncle libidineux de Luke Skyywalker.

Avec Impact, Soul Jazz s’attaque à un label nettement moins connu que le Studio One de Coxsone, même si les artistes représentés ici sont loin d’être tous des inconnus, entre le défunt roi du melodica Augustus Pablo et Jackie Mittoo, clavier des Skatalites déjà célébré par une compilation Soul Jazz. L’intérêt de la sélection, qui puise dans un vivier datant essentiellement du début des années 1970, est de souligner les liens encore importants entre le reggae alors naissant et la soul music US. Grâce à ses connexions new-yorkaises, le fondateur d’Impact pouvait en effet ramener régulièrement des nouveautés soul sur l’île, qui faisaient alors immédiatement l’objet de covers ou de réinterprétations à la mode locale. On trouve ainsi ici le Black magic woman de Santana dans une version subaquatique et éraillée de Winston « King » Cole, deux versions du Woman in the ghetto de Marlena Shaw, dont une métamorphosée en Guns in the ghetto par le groupe du studio Impact, le Randy’s All Stars. Si l’on ajoute à cela les deux titres excellents d’Augustus Pablo et le 30-60-90 de Jackie Mittoo, on obtient une deuxième compilation impeccable pour les beaux jours.