Qui a déjà fait un concert avec les gars de Turzi sait qu’il ne faut pas leur laisser à eux seuls trop longtemps les loges, au risque de ne plus retrouver une seule bière dans le frigo collectif. Connu pour leurs sets psychédéliques / kosmiche de toute beauté, Turzi et son Reich IV (c’est le nom de son groupe d' »exécutants ») sont également bien réputés pour leur descente (après les montées -d’acide, de guitares- , c’est normal, il y a la descente). Cependant, ce n’est pas seulement tous les jours la fête de la bière chez Turzi. Le jeune homme peut aussi être très sérieux et faire les choses avec une rigueur toute teutonne, comme en témoigne le très achevé (quoique six titres seulement) Made under Authority. « Teutonne » la rigueur, car nourrie au lait (à la bière) du « rock-choucroute », le Krautrock de Can, Neu ! et autre Cluster, et à la kosmiche-music de Amon Düül I et II et de Ash Ra Tempel (quand ce n’est pas à la série allemande au ralenti, comme en témoigne le titre Derrick starter -Romain Turzi aime bien les jeux de mots, aussi).

Comme l’a si bien identifié Julian Cope dans son fantastique bouquin Krautrocksampler (Kargo & L’Eclat, 2004), le krautrock était une musique rageuse d’après-guerre : le retour de cette musique aujourd’hui chez les jeunes européens (quoique les anglo-saxons s’y mettent eux aussi -réécouter le magistral Spiders (Kidsmoke) de Wilco sur A Ghost is born) serait-il le symptôme d’une société en ruines, désenchantée, encore sous le coup de la guerre noire que se livrent le Nord et le Sud, l’Occident et l’Islam par exemple ? Turzi s’amuse un peu de ces notions politico-musicales, dans ses titres ou en interview, en défendant ses racines géographiques (la vieille Europe) et historiques (les 70’s) qui le font passer tantôt pour un jeune faf de type Assas-Fred Perry, tantôt pour un provocateur à l’esprit assez rigoureux pour être libre.

On s’en fout un peu, on écoute son disque et on se dit qu’au-delà de la resucée nécrologique qui réhabilite à la note près, à l’ampli à lampe près, l’énergie allemande des 70’s (ce mélange de rock US et de romantisme allemand), Turzi apporte quelque chose de son présent, de notre histoire, qui vaut mieux qu’un simple copié-collé. Ainsi le morceau Jesus has no place in the dance-floor, s’il a tous les attributs de la musique psyché répétitive d’alors, ce groove froid et ces nappes synthétiques bien identifiables, évoque aussi la musique électronique d’aujourd’hui, celle du dance-floor justement, en une synthèse réussie de passé et de présent. D’où valeur ajoutée. Par ailleurs, Turzi n’arrive pas à être métronomique comme Jaki Liebezeit : trop dispersé, trop contemporain, son esprit s’égare, sa musique s’ouvre à la diversité, aux ruptures de tons et de rythmes et grand bien lui fasse (Horus in A). De même, la production un peu sale, hybride, entre organique et synthétique, analogique et numérique (?) met tous nos sens en mode « oscillations » et provoquent certaines interrogations, pas encore métaphysiques (quoique Horus et Jésus soient « présents » sur ce disque), mais avec un peu de travail et un véritable premier album, qui sait ?

On attend donc la suite, en appréciant pour l’instant la bonne teneur conceptuelle de ce produit made in France mais avec des ouvriers allemands, sur un label de qualité.

Article précédentV.A. – Dirty Diamond III
Prochain articleSauf le respect que je vous dois