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4
sur 5

Leur réputation se cantonne pour l’heure au périmètre des hauteurs écossaises, mais pourrait bien le déborder bientôt pour s’étendre au continent tout entier ; on le leur souhaite en tous cas, tant leur jazz de chambre minimaliste, inspiré et farfelu séduit et étonne. Après un Cold fusion (1999) consacré par toute la presse spécialisée des Highlands, le « groupe le plus créatif du pays » (dixit l’honorable Herald) poursuit ses investigations triangulaires et fraternelles sur les voies d’une improvisation largement influencée par l’harmolodisme d’Ornette Coleman mais frottée au son du rock binaire et des dentelles guitaristiques d’un Bill Frisell. Deux frères pour un trio, donc : Phil Bancroft (saxophone), directeur musical du groupe d’un autre scottish fameux (le très celtisant John Rae) et jadis partenaire de Sun Ra (lequel confia à un journaliste : « two brothers called Bancroft… They are good… ») et Kenny Wheeler ; Tom Bancroft (batterie), élève de Joe Morello et Joey Baron (cela s’entend) dont Nguyen Lê ou Julian Arguelles ont, entre autres, utilisé les services.

La fratrie est rejointe par le polymorphe Kevin Mackenzie (guitare), tenté par les turbulences fusion et drum’n’bass autant que par la scène jazz. Le résultat ne manque ni d’originalité, ni d’efficacité : à mi-chemin du rock et du free jazz, sous les mânes étrangement conjuguées d’un Jeff Buckley et d’un David Murray, le trio AAB construit un univers détonant et déroutant bénéficiant d’un intense feeling collectif et d’une entente qu’on imagine bétonnée par plusieurs années de travail commun. Les neuf thèmes originaux, personnels ou collégiaux (palme du meilleur titre à Pay some fucking attention, signé du batteur), ainsi qu’un arrangement décalé du rebattu All the things you are de Kern et Hammerstein (pour le coup rebaptisé Some of the things I’m not), sont autant d’entrées humoristiques et inventives dans le monde de ces héritiers écossais de la paire Frisell / Baron, du déjanté Dancing in your head de Coleman et, en filigrane, d’une pincée de folk celtique joyeusement actualisé. Avec son titre démesuré et son contenu décoiffant, Wherever I lay my home that’s my hat’ semble être la plate-forme idéale pour une prochaine invasion d’AAB sur nos côtes.