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4
sur 5

Tortoise sur Warp… on s’attendait à un album électronique, poursuivant l’évolution du groupe de Chicago vers l’abstraction et le synthétique. C’est effectivement ce que dévoile ce nouvel album, Standards. Des montagnes et des vallées, les unes n’allant pas sans les autres, en une dialectique du bas et du haut, du fort et du ténu qui rend cet album plaisant et atmosphérique, sans grande révolution cependant.

Seneca entame l’album par une intro rock’n’roll de roulements de batterie et de guitares saturées, un peu comme le final à rallonge d’un morceau épique de rock progressif ou d' »avant-rock » à la Godspeed. On s’attend donc à un album rock’n’roots quand débarque sans prévenir une rythmique hachurée d’abstract hip-hop remodelée. Basse dub et guitares brumeuses résonnant comme des thèmes de B.O. italiennes : la mayonnaise Tortoise a pris du poil de la bête et reste l’incroyable mix post-moderne de multiples influences musicales. Eros suit sur de menues notes de xylophone-métronome, bientôt rejoints par des nappes et des marimbas débouchant sur un rythme electronica hyper saccadé, avec une basse affectée simulant une voix glougloutante, pour un morceau sexy, incroyablement dynamique et déstructuré. Un peu à la manière de Préfuse 73 récemment, sans doute le plus beau titre de l’album. Benway (s’agit-il du Docteur Benway ?) commence comme un morceau ambient et multi-couches sur un beat hip-hopisant discret et de petites mélodies synthétiques (Moog ?). Le son se fait plus ténu à mesure qu’approche le thème central, basse-guitare-xylophone, qui rappelle la tendance jazzifiante de TNT avec des montées et des breaks, des changements de tempo et de volume, accompagné de petits bruits aléatoires. Instrumental classique de Tortoise. Firefly est planant, petites guitares frottées et basse lointaine, bruits d’ambiance, exotica ténue. Ce morceau sert de transition vers Six Pack, jazz-rock apaisé sur une loop de batterie, basse profonde et breaks réverbérés, guitare atmosphérique. Eden 2 se charpente autour d’un lourd breakbeat de batterie samplée, de guitares sonnant comme des clavecins, de patterns inversés et d’une basse hypnotique qui rendent ce morceau pesant et oppressant. Monica continue dans la veine psyché, avec des nappes de synthétiseurs connotées 70’s en intro sur lesquelles se juxtaposent peu à peu une boucle de batterie et une basse répétitive, avant la transformation électronique du son vers les aiguës et le chaos sonore, en un remodelage intégral : une expérimentation, un atelier au travail, un work in progress intriguant, avant l’arrivée d’un saxo pour la reprise du thème. Ici, plus que jamais, le caractère théorique de la musique de Tortoise s’affirme et s’affine vers une expérimentation sonore qui laisse toute latitude à la mélodie en l’entourant de multiples métamorphoses. Blackjack commence de manière plus conventionnelle, comme un morceau easy-listening, avant une cavalcade échevelée de synthés, guitares et batteries lourdes. On est proche de la bande originale de film seventies, morriconienne et perturbée. La fin égrène un solo de guitare épique et larsené. Rock’n’roll, encore une fois. Comme si Tortoise n’arrivait pas à choisir entre la lourdeur et la légèreté, l’attraction ou la gravité. Eden 1 est léger, par contraste, avec sa batterie lointaine et ses frottis de cordes mélancoliques. De petits bruits électroniques et surréalistes viennent évoquer un instant les morceaux récents des Red Krayola, ponctuant une basse lancinante. Speakeasy est lent et jazz, très conventionnel dans le répertoire de Tortoise, avant un break de larsens maîtrisés et de transformations sonores.

Répétitif et déconstruit, mélodique et abstrait, doux et abrupt, Standards est un album maniant le contraste avec célérité et discrétion, comme un témoignage des orientations notables de la musique de ce début du siècle. Multiple et curieuse, et qui soulève plus d’interrogations qu’elle n’amène de réponses.